Absence de politique culturelle dans les programmes de développement en Afrique:L’indignation de l’ancien ministre Jean Roger Ahoyo

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L’absence de politique culturelle dans les programmes de développement en Afrique suscite l’ire chez l’ancien ministre Jean Roger Ahoyo. Dans cette réflexion intitulée « La culture, la base de développement ? (Une mensonge d’Etat) », l’ancien collaborateur du président Nicéphore Soglo dénonce le mensonge des responsables politiques qui affirment « à tue-tête que la culture est la base de tout développement » alors que les « Les Soleils des Indépendances n’ont pas particulièrement éclairé le développement de la culture en Afrique ». Statistiques à l’appui, il démontre comme la culture est « comme la cinquième roue de la voiture » et les faibles budgets qui y sont consacrés dans les lois de finances. 

Après l’indépendance de nos Etats africains en 1960 (pour leur grande majorité!) ; et surtout à partir de la « décennie mondiale du développement culturel » lancée par les Nations Unies en 1987, il est courant d’entendre les responsables politiques affirmer à tue-tête que la culture est la base de tout développement. Mais, il n’est pas nécessaire d’être un observateur attentif voire averti, pour constater que « Les Soleils des Indépendances »(0) n’ont pas particulièrement éclairé le développement culturel de nos pays.

En cherchant à comprendre le grand écart entre les déclarations péremptoires, voire électoralistes de nos dirigeants, et la triste réalité de nos cultures en berne, on se rend compte aisément que dans nos pays, en général, et depuis nos indépendances en particulier, aucune politique culturelle n’a été véritablement définie et mise en œuvre de façon suivie et conséquente ! Et pourquoi cette grave lacune ? Tout simplement parce que nos dirigeants, tout en claironnant que la culture doit être la base du développement, n’accordent pas une grande importance à cette dernière. Comme l’écrit notre compatriote Basile KOSSOU, je le cite : « Les Etats africains ne pouvaient pas monter du même pied dans le train en marche de la culture : Tous étaient préoccupés d’impératifs économiques face auxquels la culture relevait du luxe. Il fallait être un Chef d’Etat bien singulier pour dire :’’ Culture d’abord ; le reste vous sera donné par surcroît’’ »(1)

 

I. La culture comme cinquième roue de la voiture

 

En étudiant l’ouvrage du Professeur Pierre G Mêtinhoué : ‘’ Les gouvernements du Dahomey et du Bénin. 1957-2005’’(2), j’ai fait deux découvertes majeures :

 

1. Le Ministère de la culture ne figure pas dans tous nos gouvernements.

 

Je vais commencer par le commencement en prenant en compte les cinq gouvernements organisés par La loi cadre du 23 janvier 1956 :

 

• Trois Conseils de Gouvernement du Territoire du Dahomey, du 28 Mai 1957 au 4 Décembre 1958, dirigés par le Gouverneur du Territoire(3)

 

• Et deux Gouvernements provisoires, mis en place après le Référendum du 28 septembre 1958 qui a fait du Dahomey un Etat de la Communauté, lequel Etat s’est défini comme une République.

 

(0) Les Soleils des Indépendances, par Ahmadou Kourouma. Edition du Seuil. 1970

 

(1) La Dimension culturelle du développement Collection Cauris-Nouvelles Editions africaines/Unesco. p. 127 par Paul-Marc Henry et Basile Kossou

 

(2) Les gouvernements du Dahomey et du Bénin 1957-2005. Par Pierre G. Mêtinhoué. Edition C.N.P.M.S (Centre national de production de manuels scolaires).

 

(3) Le dernier gouverneur de la Colonie du Dahomey est Mr René Tirant du 15 Juillet au 04 décembre 1958 ! Les deux gouvernements provisoires de la République du Dahomey avaient été dirigés, du 04 Décembre 58 au 29 Décembre 1960 par les Premiers Ministres Sourou Migan Apithy et Hubert Maga

A partir de l’Indépendance du 1er août 1960, 51 Gouvernements se sont succédés jusqu’en 2015. Soit au total 56 gouvernements de 1957 à 2015 ! Sur ces 56 Gouvernements, j’en ai décomptés 33 dotés d’un Ministère de la Culture, ou incluant la Culture dans son intitulé. Grosso modo, on peut affirmer qu’un gouvernement sur deux n’avait pas de Ministère de la culture.

En affinant un peu plus l’analyse, on constate que le 1er Ministère de la Culture apparait le 29 décembre 1960 puis ; il a fallu attendre 4ans pour qu’il réapparaisse dans les gouvernements des 25 janvier et 25 février 1964 !

Le Ministère de la culture ne resurgira que 8 ans plus tard, dans le Gouvernement du 26 octobre 1972. Donc de l’Indépendance au coup d’Etat d’octobre 1972, la Culture n’a pas été la grande préoccupation de nos dirigeants !

Ce premier constat se double d’un second, plus révélateur et plus alarmant !

 

2. La valse des étiquettes

 

Au cours des premières années de notre Indépendance, la Culture n’était pas perçue comme une priorité !

Tant s’en faut ! Il fallait d’abord développer l’agriculture, ouvrir des Centres de Santé, créer des Ecoles ! Devant l’urgence des besoins à satisfaire dans tous les domaines, parler de Culture relevait presque d’une incongruité ! Elle n’était vraiment pas le premier souci de nos dirigeants ! Et cela se traduit, lors de la formation de nos gouvernements, par la mésaventure que connait la culture qu’on raccroche, au dernier moment, à d’autres secteurs, jugés mineurs, pour sortir un ministère composite. C’est ainsi que, dans les 56 Gouvernements que nous avons connus de 1957 à 2015, nous avons eu droit aux combinaisons suivantes :

 

a) Education nationale et culture : Trois (03) fois !

 

b) Education nationale, culture, jeunesse et sport : Deux (02)

 

c) Jeunesse, culture populaire et sports : Deux(02) fois

 

d) Alphabétisation et culture populaire : Trois (03) fois

 

e) Culture, jeunesse et sports : Neuf (09) fois

 

f) Culture et communication : Huit (08) fois !

 

g) Culture, communication et porte-parole du gouvernement Deux(02) fois !

 

h) Culture, Artisanat et Tourisme : Trois(03) fois

 

En conclusion, à travers les huit (08) combinaisons décrites ci-dessus, la culture est présente dans 32 Gouvernements. A une unité près, nous retrouvons les 33 Ministères décomptés plus haut comme incluant le secteur de la Culture. Bref la Culture a été tout le temps victime d’une instabilité institutionnelle ! 3

 

En dehors de ces deux constats que permet de faire l’étude de l’ouvrage du Professeur Pierre G. Mêtinhoué, il y a un troisième élément à prendre en compte pour expliquer le peu de développement observé dans le domaine de la Culture, dans notre pays, depuis l’Indépendance

 

3. Le budget de la Culture dans nos budgets d’Etat ou lois de finances

 

Le 28 Mars 2020, et par hasard, j’ai capté sur mon poste téléviseur, sur la chaine ‘’Business24’’ une émission intitulée ‘’ Industries Culturelles un gros business’’ qui as pris fin à 22H30. L’émission, dirigée par un journaliste présentateur, a été brillamment animée par :

 

• Mr Sadia Zouzou, un Consultant, et

• Le Dr Alexis Koffi Yeboua, spécialiste de numérisation culturelle.

 

N’ayant pas capté l’émission dès le départ, je ne peux avoir la prétention de la résumer. Mais elle a mis l’accent sur deux éléments que j’ai notés, à savoir que :

Le Ministère de la culture est pratiquement celui qui clôture la liste des Ministères dans les gouvernements de nos pays africains

 

• C’est le Ministère qui bénéficie de la plus faible dotation budgétaire

 

Et cela m’a rappelé feu le président Kérékou qui, en présentant son nième gouvernement sous la ‘’Révolution’’, a fini en disant : ‘’Et enfin le petit 22 : Capo-Chichi Tonakpon Gratien ministre de la Culture et de l’alphabétisation ! Cette formulation a frappé l’opinion qui a surnommé Capo-Chichi ‘’ le petit 22’’

Ce rappel anecdotique confirme que chez le Président Kérékou, non seulement le Ministère de la culture est la dernière sur une longue liste de 22 postes ; mais il est aussi un petit ministère ; ‘’ le petit 22’’ !!

Mais revenons au deuxième élément que j’ai retenu de l’émission la chaine Business 24H, de la soirée du 28 Mars 2020 à savoir : C’est le Ministère de la Culture qui bénéficie de la plus faible dotation budgétaire.

Pour ne pas me contenter de chiffres approximatifs, j’ai pris la précaution d’écrire, le 11 janvier 2020 au président de l’Assemblée nationale (qui vote les lois de finances) ; et le 26 décembre 2019, au ministre des Finances qui les exécute .

 

Voici les chiffres que j’ai obtenus des deux Institutions :

 

a) Les chiffres communiqués par l’Assemblée nationale, qui portent sur le montant total du budget, de 1990 à 2020 sont :

 

-1990 : 111.935,3 millions de francs FCfa

-1992 : 136.572,697 millions de francs FCFA

-1993 : 155.210,624 millions de francs FCfa

-1994 : 204.135 millions de francs FCfa

-1995 : 225.432 (réévalué)

-1996 : 251.852 (réévalué à 261.096 millions de francs FCfa)

-1997 : 295.547 millions de francs FCfa

-1998 : 319.823 millions de francs FCfa (remanié)

-1999 : 335.181 millions de francs FCfa

-2001 : 416.835 millions de francs FCfa

-2003 : 490.306 millions de francs FCfa

-2004 : 547.767 millions de francs FCfa

-2005 : 621.592 (réévalué)

-2006 : 614.737 millions de francs FCfa

-2007 : 873.384 (réévalué)

-2009 : 1.238.645 millions de francs FCfa

-2011 : 1.099.375 millions de francs FCfa

-2012 : 1.016.549 millions de francs FCfa

-2013 : 1.044.494 millions de francs FCfa

-2014 : 1.127.502 millions de francs FCfa

-2016 : 1.423.487 (réévalué) millions de francs FCfa

-2018 : 1.862.918 millions de francs FCfa

-2019 : 1.877.543 millions de francs FCfa

-2020 : 1.986.910 millions de francs FCfa

b) Les chiffres donnés par le Ministère des Finances, sur les crédits prévus pour le Ministère de la Culture, et les crédits du Budget général, sur la période allant de 2008 à 2020.

 

Les chiffres du Ministère des Finances confirment de façon éclatante notre hypothèse de départ, à savoir que c’est une part congrue, dérisoire qui est consacrée chaque année, par nos lois de finances (budget de l’Etat) à la culture. De 2008 à 2016 cette part n’atteint même pas 1%. Et sur ce 1%, si on enlève les parts de l’Artisanat, du Tourisme, de l’Alphabétisation (Promotion des langues Nationales), le reliquat consacré, effectivement à la culture devient infinitésimal ! Moins que rien !!! Il a fallu l’arrivée du Président Talon pour que le pourcentage consacré à la Culture ‘’ bondisse’’ à plus de 2%, avec un pic de 4,62% en 2019. La part consacrée par le Président Talon au développement du Tourisme explique cette embellie ! Peut-être faudra-t-il retourner à la période ‘’révolutionnaire’’ (1972-1990) pour trouver des pourcentages plus favorables, compte tenu de l’importance accordée à la promotion des Langues Nationales dans cette période.

 

Avec les éléments du Ministère des Finances, la preuve est faite, chiffres à l’appui, que notre pays a consacré très peu de ressources au développement de notre Culture. (4)

Il est donc temps, grand temps, que nous définissions un véritable programme pour faire de la Culture la base réelle de notre développement. Le Président Talon a bien démarré en consacrant davantage de ressources pour le secteur culturel. Cela s’est traduit, entre autres, par l’annonce de deux grands projets de Musée pour le développement du Tourisme. Celui de Ouidah vient de rentrer dans sa phase de réalisation récemment. Plus récemment la création d’une Galerie Nationale par le Conseil du Mercredi 11 Mars, et la mise en place rapide de son Conseil d’Administration le Lundi 16 Mars, est venue confirmer la volonté du Président Talon de promouvoir notre Culture. Nous devons l’aider à adopter un véritable programme de développement basé sur la culture

 

(4) On note une différence importante entre les chiffres donnés pour le Budget Général, par l’Assemblée Nationale et le Ministère des Finances, entre 2009 et 2020. J’ai donc écrit au Ministre des Finances pour demander des explications à la Direction Générale du Budget !

 

II. Eléments de définition d’une politique culturelle

 

Nous avons exploité, pour proposer ces éléments :

 

 Le Plan d’Action issu du Forum national sur la culture organisé à Cotonou du 27 au 29 décembre 2007, et

 

 Le Tableau synoptique des convergences thématiques des quatre principales assises culturelles intergouvernementales, organisées sur notre continent de 1969 à 1977, à savoir :

 

 Le Symposium culturel panafricain d’Alger en 1969

 

 La Conférence intergouvernementale sur les Politiques culturelles en Afrique OUA/Unesco-Accra 27 Octobre au 6 Novembre 1975(Africacult)

 

 La Charte culturelle de l’Afrique, adoptée par les Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’O.U.A en juillet 1976 à Port-Louis (Ile Maurice)

 

– Le deuxième Festival mondial des arts négro-africains de 1977 à Lagos, avec le colloque : « Civilisation Noire et Education » (Festac)

Ces quatre grandes assises africaines nous ont fourni suffisamment d’éléments pour définir une base culturelle africaine pour notre développement. Voici quelques-uns :

 

1. La promotion des langues nationales

 

Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de développement de notre culture nationale sans la promotion de nos langues nationales ! Leur promotion est incontournable parce que ce sont elles les vecteurs de nos valeurs culturelles de civilisation

Depuis notre Indépendance, il a fallu attendre la période ‘’révolutionnaire’’ de 1972-1990, pour voir nos Gouvernements s’intéresser à nos langues.

Puis, sous le Président Yayi, nous avons assisté à l’accident heureux ‘’ qu’a été le bref passage de Mr Roger Gbégnonvi au Gouvernement ; en effet il avait réuni une équipe compétente (le Professeur Georges G. Guédou et son groupe !), et entrepris de revaloriser nos langues. Malheureusement, il a été rapidement brisé dans son élan, nous laissant, après son départ, un amer goût d’inachevé !!!

Sous le régime de la Rupture, une nouvelle politique culturelle est en train de se déployer, dans le cadre du P.A.G, avec un appui budgétaire conséquent.

Tous les préalables sont remplis pour développer une politique de promotion rigoureuse de nos langues. Pour l’essentiel nos linguistes ont fini leur travail scientifique, au sein de leurs différentes Commissions Nationale pour le Fon, l’Adja, le Bariba, le Dendi, le Ditamari, et j’en passe. Les outils sont prêts : Lexique, grammaire, alphabets ont été élaborés avec l’aide de l’Unesco, et dans le cadre de l’Inala (Institut National de Linguistique Appliquée). Nous sommes arrivés et bloqués au seuil décisif de l’introduction de nos langues dans le système éducatif formel

Il nous reste en effet à introduire nos langues nationales dans nos écoles, d’abord comme matières enseignées ; et ensuite comme véhicules du savoir. C’est parce qu’il s’agit là d’une

étape décisive que nos gouvernements hésitent à franchir le pas. Mais comme nous sommes à l’ère de la Rupture, nous encourageons vivement le Président TALON à franchir le pas ; nos linguistes ont accumulé suffisamment de connaissances et d’expériences pour accompagner efficacement le Gouvernement s’il se lance. L’introduction de nos langues nationales et l’adoption de l’Anglais comme seconde langue étrangère, vont bouleverser complétement notre paysage scolaire pour enraciner notre pays dans nos valeurs traditionnelles de civilisation l’ouvrir en même temps au monde   2.

 

La désaliénation

 

Comme chacun sait, la colonisation, que nous avons subie de 1894 à 1960 (presque un siècle !) a été une période de désaliénation, de tentative de négation de nos valeurs de civilisation par l’exclusion de nos langues nationales

A l’Indépendance octroyée à la majorité de nos pays depuis 1960, il se manifeste partout une forte aspiration à la reconquête de nos identités culturelles ; une sorte de nationalisme culturel !

 

Concrètement, comment va se traduire cette désaliénation? Par les mesures et/ou les dispositions suivantes :

 

a) Amener nos artistes à se dégager de la domination culturelle étrangère, pour être les reflets fidèles des préoccupations et des aspirations de nos populations

 

b) Mener une campagne intense pour nous réapproprier nos valeurs de civilisation

 

c) Revoir nos programmes scolaires pour y intégrer ces valeurs en vue de former un homme désaliéné

 

3. La défense du patrimoine

 

La désaliénation ne sera effective que si elle est accompagnée et complétée par une défense vigoureuse de notre patrimoine culturel. Il s’agira de :

 

a) Recueillir et de transcrire toutes nos traditions toutes nos différentes formes d’expression (contes, chants, proverbes…etc.)

 

b) Etablir un corpus de dispositions légales visant la protection et la préservation de nos biens culturels et de notre patrimoine.

 

c) Re-injecter les éléments de notre patrimoine dans les programmes de notre système éducatif.

 

4. Réhabilitation de l’artiste et développement de l’art et de l’artisanat

 

a) Remettre l’artiste à sa juste place dans la société pour continuer à en être le fidèle reflet, après avoir été débarrassé des tares de l’aliénation.

b) Encourager et développer les oeuvres d’art et l’artisanat, en évitant la spéculation commerciale

 

c) Libérer le génie créateur de nos artistes et artisans et respecter leur liberté de création

 

d) Défendre les droits d’auteur et les droits voisins, et donner les moyens aux artistes et artisans pour développer leurs créations

 

e) Développer l’enseignement des arts négro-africains ; et utiliser, pour cet enseignement, non seulement les enseignements professionnels, mais aussi les artistes issus du peuple et dépositaires des traditions et techniques négro-africaines

 

5. Le rôle de l’éducation

Notre système éducatif doit être reformé pour devenir un vecteur puissant de diffusion de nos valeurs et pratiques culturelles. Il doit être mis à contribution pour imprégner les nouvelles générations de ces valeurs et pratiques

 

6. Le rôle de la recherche scientifique

La recherche scientifique doit accompagner l’éducation pour inventorier et approfondir nos valeurs et pratiques culturelles. Nous devons multiplier les Centres de Recherche pour investiguer en particulier dans le vaste domaine de notre pharmacopée traditionnelle ; et le riche champ de nos savoirs endogènes. La recherche scientifique, bien conduite, doit nous permettre de faire un inventaire complet qui servira de base à une modernisation de nos savoirs traditionnels.

 

7. L’affirmation de l’identité culturelle au service du développement

 

Toutes ces mesures doivent aboutir à l’affirmation d’une identité culturelle rénovée et assumée. C’est cette identité qui nourrira de sa sève les projets qui serviront de base à notre développement. C’est ainsi, et ainsi seulement que la culture servira de base à notre développement économique et social.

 

8. La coopération internationale

Les Assises pré-citées, qui ont été organisées sur notre Continent entre 1969 et 1977, ont toutes insisté sur le rôle qui revient à la Coopération Internationale

En effet notre développement, pour être équilibré, ne doit pas, ne peut pas se faire en vase clos. Récupérer notre identité culturelle pour l’affirmer, ne doit pas aboutir à se fermer aux autres, au reste du Monde. Notre identité doit s’enrichir dans le cadre d’un double champ de coopération :

 

D’abord, échanges prioritaires et fructueux avec les pays africains

 

 Mais aussi, ouverture bénéfique au reste du Monde. Notre développement se fera sur la base d’échanges intenses, dans tous les domaines, et avec tous les pays du monde

Nous devons avoir à l’esprit la recommandation d’Aimé Césaire qui nous dit d’éviter de nous mûrer dans le particulier, tout en prenant soin de ne pas nous diluer dans l’universel, même si nous nous ouvrons au monde !

 

III. Propositions pour mettre la culture a la base de notre développement

Nous n’avons pas la roue à inventer. Ce qui doit être fait pour mettre la culture à la base de notre développement a déjà été dit et bien dit. Mieux il a été écrit au cours des deux Assises Culturelles Nationales que sont :

 

 Les Etats généraux de la culture, de la jeunesse et des sports, réunis du 02 au 04 mai 1990 à Cotonou

 

 Le Forum national de la culture, organisé du 27 au 29 Décembre 2007, au Palais des Congrès à Cotonou

 

Les Etat généraux, qui sont le fruit d’une recommandation de la Conférence Nationale, ont accouché de la Charte Culturelle en République du Bénin, portée par la loi N°91.006 du 25 Février 1991

Quant au Forum National, il a doté notre pays d’un plan d’Action, qui est un véritable guide pour entreprendre et réaliser dans le domaine de la Culture.

L’exploitation de ces deux textes de base que sont la Charte Culturelle et le Plan d’Action nous amène à faire les propositions suivantes :

 

1) Un phare pour l’action : la charte culturelle.

Nous devons faire de la Charte Culturelle de Février 1991 un phare pour l’action. Son importance et sa pertinence sont connotées par le Professeur Akoha Bienvenu dans sa communication au Forum : ‘’ Il faut souligner la promptitude, avec laquelle la loi portant Charte Culturelle de la République du Bénin, émanation des Etats Généraux de la Culture, a été élaborée, adoptée et promulguée. C’est une preuve supplémentaire qu’au sortir de la Conférence nationale, il existait un réel Consensus national autour du rôle moteur que la culture devait jouer dans l’oeuvre de redressement de notre pays’’

Le gouvernement doit se saisir de ce document pour en faire la popularisation dans un premier temps, afin qu’il soit bien connu de tous les citoyens béninois.

Il éclairera ainsi sa voie pour mettre en oeuvre sa politique, avec l’accompagnement de la population. En réalité, ce que nous attendons du Gouvernement c’est qu’il mette en œuvre la Charte Culturelle car, comme l’écrit le Professeur Akoha, je le cite ‘’ En fait, notre Etat n’a jamais été capable de mettre en œuvre les articles 48 et 49 de la Charte Culturelle du Développement pour consacrer une part de tous ses projets de développement économique à la promotion des arts et de la culture, au financement d’activités et d’infrastructures culturelles et de loisirs au niveau national et régional’’

 

2) Un véritable Ministère de la culture

Pour mettre en œuvre la Charte culturelle, il faut commencer par instituer un véritable Ministère de la culture, dans le cadre d’une réhabilitation. Dans un tel Ministère, le Département culture doit constituer le socle auquel peuvent venir s’ajouter d’autres domaines comme les Arts, les Loisirs, voire le Tourisme ; c’est à-dire des domaines ayant des liens évidents avec la Culture. Autrement dit, il faut mettre fin à ce que nous avons appelé la valse des étiquettes, et créer un Ministère de la Culture, non plus composite, mais cohérent. C’est à un tel Ministère qu’il faut confier la mise en œuvre de la Charte culturelle. Cette mise en œuvre nous conduira à prendre des mesures suivantes :

 

3) Les infrastructures culturelles

Ce qui saute aux yeux dans le paysage culturel de notre pays, c’est l’absence des Infrastructures de base. Pour l’essentiel nous devons doter notre pays :

 

a) D’un Théâtre National, accompagné de 12 théâtres dans nos Départements (Préfectures), et complété par des Centres d’animation culturelle (Salles polyvalentes) dans nos 77 Communes. L’urgence, c’est le Théâtre National

 

b) De bibliothèques départementales pour prolonger, à l’intérieur du Pays, la Bibliothèque Nationale qui mérite d’être rénovée. Cela appelle la mise en oeuvre d’une véritable politique de promotion du livre et de la lecture.

 

c) De Conservatoires d’arts dramatique et de musique, aux niveaux national et départemental. En réalité, pour les conservatoires il faudra créer, à côté du Conservatoire National, un Conservatoire par aire culturelle. Nos Linguistes et nos anthropologues nous aideront à délimiter nos aires culturelles de façon objective ; Mais on peut déjà avancer provisoirement les aires suivantes : Fon, Adja-Mina, Yoruba, Baatonu, Dendi et Ditamari !

Pour l’aire fon, le Conservatoire des danses cérémonielles et royales d’Abomey, dirigé par le Professeur Akoha, est déjà une réussite. Il reste à le doter d’une infrastructure adéquate pour abriter ses activités et ses prestations.

Le peuple béninois étant composé d’une population pluri-ethnique et multiculturelle, le Conservatoire National servira de laboratoire pour le brassage nos cultures. Il sera donc un instrument puissant pour la consolidation de notre Unité Nationale

 

d) De Galeries d’art

Un premier pas vient d’être fait avec la création de la Galerie Nationale ; mais comme les talents se manifestent partout sur le territoire national, le Gouvernement doit faire un second pas pour ouvrir, dans chacune de nos capitales départementales, une galerie autour de laquelle vont s’organiser nos jeunes artistes

 

e) De Musées, dignes de ce nom

Nos musées actuels sont, à la limite, des ‘’cages’’ remplies de vieilleries et de bizarreries. Nous voulons dire qu’ils méritent d’être rénovés et modernisés.

Notre Gouvernement a déjà pris la bonne direction en inscrivant deux musées dans le Pag :

 

 Le nouveau Musée d’Abomey, le Musée de l’épopée des Amazones et des Rois du Danxomè. Son chantier va démarrer en principe cette année. Il n’est pas destiné à remplacer l’ancien Musée, le Musée Historique, qui sera restauré en respectant son

architecture d’origine, parce que inscrit sur la liste du patrimoine en péril de l’Unesco

 

 Le Musée du Fort Portugais de Ouidah, le Musée international de la mémoire et de l’esclavage, (le M.I.M.E) dont le chantier a déjà démarré ; ici aussi, le Fort Portugais sera restauré dans le respect de sa facture originelle

A côté de ces deux grands projets, et dans le cadre d’une politique de défense et de promotion de notre patrimoine, nous devons concevoir une stratégie pour couvrir notre pays de musées ; pour ouvrir des musées partout.

L’année dernière, nous avons eu à participer à une tournée dans le cadre du Comité sur la Coopération muséale et patrimoine entre la France et le Bénin (C.C.M.P.F.B) sous l’égide du Ministère des Affaires Etrangères. Elle a conduit notre équipe à Ouidah, Dassa, Savalou, Savè et Allada.

Le Ccmpfb a organisé cette tournée sur l’ensemble du territoire national avec un double objectif :

 

 D’abord, informer les populations sur l’arrivée ou, pour être précis, le retour prochain de nos biens culturels, volés sous la colonisation.

 

 Ensuite lancer une enquête sur notre patrimoine national

C’est ce second volet de la tournée, qui nous intéresse ici; en effet partout, les populations ont demandé l’ouverture de musées pour accueillir les objets du patrimoine. Et comme l’ouverture et l’entretien d’un musée coûte cher, notre Gouvernement, pour répondre à cette aspiration universelle de nos populations, doit s’armer d’une stratégie qui fera sa part au problème central du financement. Dans un premier temps, on peut penser à doter chaque aire culturelle d’un grand musée ! Dans tous les cas, une véritable politique de promotion, de conservation et de valorisation de notre patrimoine doit passer, nécessairement, par une politique d’ouverture et d’entretien des musées sur l’ensemble du Territoire national

La réalisation de ces infrastructures doit s’accompagner nécessairement des opérations de promotion qui suivent :

 

4) La promotion du livre et des industries culturelles

Pour remplir nos bibliothèques, il nous faut des livres, de toutes catégories et de toutes provenances. Notre gouvernement doit donc lancer une vaste opération de promotion du livre. Dans ce cadre l’accent doit être mis sur la promotion et/ou l’acquisition des deux catégories suivantes d’ouvrages :

 

a) Les ouvrages d’auteurs béninois :

 

C’est cette catégorie de livres qu’on doit s’attendre, légitimement, à trouver dans nos bibliothèques. Mais comme les auteurs béninois ne sont pas légion, il nous faut simultanément, promouvoir la création littéraire en organisant des ateliers d’écriture. Nous devons former des bataillons d’auteurs, d’écrivains, pour exploiter notre riche patrimoine ; mais aussi pour concevoir des ouvrages de science.

Cette première catégorie d’ouvrages doit être accompagnée et complétée des ouvrages des Béninois de la Diaspora et des oeuvres consacrées à notre pays. Exemple, comme nous ne voulons pas nous développer en vase clos, et en attendant la multiplication des auteurs béninois, nos bibliothèques doivent s’approvisionner sur le vaste marché de la littérature universelle. Nous devons mettre à la disposition de nos populations des publications de tous les horizons (sciences, arts, littérature !) et de tous les pays du monde.

 

b) Mais en dehors du livre, nous devons promouvoir aussi les autres domaines des Industries Culturelles comme le Cinéma, la Musique, l’Edition, et les médias audio-visuels (radio et télévision). En effet nous entendons par industries culturelles, les industries qui produisent des biens et des services culturels dont le commerce est dominé actuellement par les Etats Unis, les pays Européens (France Allemagne et Royaume Unis), les pays Asiatiques (Chine, Japon et Inde) et le Brésil.

 

L’état des lieux, dans ce domaine est décevant dans notre pays. Si nous prenons le cinéma, on ne peut avancer que les noms de trois ou quatre auteurs, à savoir Richard de Medeiros, Pascal Abikanlou, Sylvestre Amoussou et François Sourou Okioh ! Dans la Nation n° 7448 du jeudi 19 mars 2020, le jeune réalisateur Arcade Assogba prête à Mr Akala Akambi, ancien Directeur du Cinéma Béninois, ces propos :’’ Notre cinéma est en avance sur l’Etat, et il est du devoir de l’Etat béninois de rattraper son cinéma. « La solution, selon lui, c’est que l’Etat adopte un Code cinématrophique : « C’est la bible de notre cinéma que nous attendons depuis fort longtemps » Cf. Page 9 du n° de La Nation cité supra

Nous sommes confrontés dans le domaine des Industries Culturelles, comme dans d’autres, au problème crucial de financement ; notre Etat doit donc jouer le rôle d’entrepreneur principal que lui assigne notre Constitution. Cf. articles 10 et 11 deuxième alinéa, de notre Constitution de Novembre 2019.

5) La promotion du patrimoine et des arts

En proposant plus haut les éléments pour définir une politique culturelle, nous avons déjà parlé du patrimoine, des arts et de l’artisanat ; nous devons revenir sur ces domaines et insister pour dire que :

 

a) C’est la promotion du patrimoine qui doit servir de base à la création de nos Musées. En effet, ce sont les éléments matériels de notre patrimoine que nous devons regrouper et exposer dans nos musées pour permettre à notre peuple de se ré-approprier son identité culturelle.

 

b) C’est le développement des arts (musique, théâtre, arts plastiques) qui doit se faire dans nos conservatoires : Conservatoires de musique, mais aussi d’Art dramatique ; Ecoles d’arts plastiques. Ici, le rôle principal doit revenir à notre Etat c’est-à-dire au gouvernement dans le cadre d’une coopération étroite et féconde entre les Ministères de la Culture et de l’Education, mais aussi du Plan et des Finances.

Le contenu de cet article se trouve déjà exposé, avec plus de précisions et de détails dans notre Charte Culturelle de 1991 et le plan d’Action du Forum National de la Culture de 2007. 13

 

Nous avons seulement voulu mettre l’accent ici sur quelques éléments essentiels pour faciliter la tâche au Gouvernement dans la mise en œuvre de ces deux documents qui, actualisés, mettront la Culture à la base de notre développement.

Le gouvernement de la Rupture, grâce au P.a.g, s’est déjà engagé dans cette voie avec :

 

 Les Nouveaux musées (Ouidah et Abomey) en chantier,

 

 La création de la Galerie d’art,

 

 Le Retour des biens culturels en instance ou en cours.

Il lui reste :

 

 Sur le plan institutionnel, à développer et/ou à réveiller les Instruments que sont :

 

 Le Fonds d’action à la culture (Fac) (décret n°92-242 du 24 Août 1992)

 

 Le Conseil national des arts et de la culture (C.n.a.c) (décret n°2002-253 du 5 juin 2002)

 

 La Direction de la promotion artistique et culturelle (Dpac)

 

 Le Bureau béninois des droits d’auteur (Bubedra)

 

 La Direction de l’Alphabétisation et de l’Education des Adultes.

 

Le Centre International d’Etudes et de Recherches sur la Traite Négrière, la Diaspora, et ses Relations avec l’Afrique (C.I.E.R.D.R.A) décret n° 2005-103 du 16 Mars 2006

Les décrets de création de ces structures doivent être actualisés pour les rendre aptes à exécuter les tâches inscrites dans le Pag.

Nous suggérons que ces structures soient revigorées et regroupées sous la tutelle d’un Haut-commissariat des arts et de la culture qui fonctionnera comme une Agence, à côté du Ministère de la culture.

 

 Sur le plan législatif le gouvernement doit exécuter deux tâches importantes

 

• Voter les lois pour protéger et promouvoir notre patrimoine

• Ratifier toutes les Conventions internationales et autres textes pour protéger nos biens culturels et organiser leur retour

C’est tout récemment, que notre Assemblée nationale a voté la loi n°2020-01 du 27 janvier 2020 portant autorisation d’adhésion de la Convention d’Unidroit sur les biens culturels volés ou illicitement exportés. Et cela dans la perspective du retour annoncé de nos biens culturels ; alors que ce retour a été acté par le Discours du président Macron devant les étudiants à Ouagadougou, depuis le 28 Novembre…2017 ! On est tenté de dire : Ce n’est pas trop tôt ! Nous avons légiféré dans l’urgence, devant l’imminence du retour des biens !!!

 

L’Assemblée doit continuer sur cette lancée pour recenser, dès maintenant, toutes les Conventions et autres Textes Juridiques en souffrance, pour les ratifier !

En prenant comme phare notre Charte Culturelle toilettée, et comme guide le Plan d’Action actualisé, issu du Forum National sur la Culture ; il ne fait aucun doute que le Gouvernement de la Rupture mettra la culture à la base du développement de notre pays ; mieux, il fera de la Culture le moteur de notre développement. (3).

 

Cotonou, le 10 avril 2020

 

Jean Roger Ahoyo

 

Ancien ministre

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