Barthélémy Sènou à propos de la fermeture des frontières:« La forte dépendance est une menace »

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La fermeture des frontières bénino-nigerianes a fragilisé nombre de secteurs économiques de part et d’autre des deux pays. Premières victimes des dommages collatéraux,  les jeunes désormais déboussolés et désœuvrés. Plongeon dans l’univers des jeunes cambistes et « zems » à Owodé et Sèmè.

Le Matinal : Le Nigéria a fermé unilatéralement ses frontières depuis le 20 août 2019. Comment peut-on mesurer l’impact de cette décision sur l’économie béninoise ?

 

Barthélémy Sènou : Le commerce entre le Bénin et le Nigéria,  je défie celui qui pourrait vous en donner les chiffres avant la fin de cette crise de la fermeture des frontières. Car, le commerce entre le Bénin et le Nigéria se fait,   au moins,  à 70%  dans l’informel ;  et,  dans l’informel, personne ne calcule les chiffres. Même l’Insae qui est en charge de l’organisation  des statistiques ne fonctionne que sur la base d’estimation à ce propos. C’est l’une des grandes difficultés de ce pays,  et de la plupart des pays en développement.

 

Les spécialistes disent que l’économie du Bénin dépend  trop du Nigéria. Qu’en pensez-vous?

 

L’économie entre le Bénin et le Nigéria est beaucoup plus une économie de services.  Ce n’est pas une économie de production ou de transformation,  c’est tout le problème. En fait, c’est une économie de services où l’on s’appuie sur le commerce de réexportation. C’est normal donc que, quand les gens ferment leurs frontières,  nous ayons des problèmes. Ce que le Nigéria dit est clair : le Bénin ne peut pas servir de pays de transit  pour des produits qui viennent hors de l’espace   Cedeao et envahissent son marché.  Par ailleurs, depuis la crise du Naïra  liée à  la  fluctuation du prix du pétrole sur le marché mondial, le Nigéria a pris l’option de réorganiser son économie et de ne plus compter que sur le pétrole.

 

Pour vous, le Nigéria veut réorienter son économie et la diversifier?

 

Pour reconstruire  son économie, le Nigéria veut remonter plus loin à l’époque où il était un pays d’agriculture. Rappelons-nous, l’homme d’affaires Séfou Fagbohoun par exemple,  a bâti sa richesse sur le cacao,  mais le Bénin n’a jamais été un producteur de cacao. Tout le cacao que Fagbohou a vendu, c’est le cacao qu’il allait  acheter au Nigéria,  stockait  au Bénin, et ça repartait par le Port de Cotonou. Mais depuis un bon moment,  le Nigéria a laissé cette agriculture, sinon tout le long de la frontière Bénin-Nigéria, sur les presque  700 km,  il y avait  de grandes exploitations de cacao. Maintenant, le Nigéria dit qu’il va reprendre l’agriculture, et il a investi dans la production du riz et d’autres produits. Mais si les produits qui  transitent  par le Bénin continuent par aller sur le marché Nigérian,  est-ce que ce n’est pas une menace pour les producteurs nigérians ?  Ce n’est pas seulement le Bénin qui est concerné par cette mesure de fermeture des frontières,  il y a aussi le Niger, le Tchad, le Cameroun. Moi,  je dis que le Nigéria a raison,  parce qu’il y a longtemps que des études ont montré que la forte dépendance  de l’économie béninoise par rapport au Nigéria est une menace terrible pour notre économie. Le Nigéria a décidé de faire une diversification des potentialités de son économie.  Ils ne veulent plus compter que sur le pétrole, parce que le cours normal du pétrole ne leur est plus  favorable. La question qu’ils se sont  posé  est celle-ci : si nous ne pouvons pas compter sur le pétrole, qu’est-ce qui, dans le passé, a fait la gloire du Nigéria ?  C’est l’agriculture,  comme dans tous les pays en développement. C’est l’agriculture qui va donner les produits que l’industrie va transformer. Il n’y a que la transformation qui crée de la valeur ajoutée,  car la transformation crée  l’emploi. Ceux qui vont travailler dans les usines vont percevoir une rémunération. Donc,  le Nigéria veut simplement revoir la structure de son  économie,  afin de créer une certaine diversité.

 

Vous semblez ne voir que la forme. Mais, au  fond,  ce sont les populations qui et en pâtissent. Comment sortir de l’impasse ?

 

Les populations sont en train de souffrir et vont en souffrir encore. D’ailleurs, tous les acteurs qui interviennent dans le commerce transfrontalier entre le Bénin et le Nigéria ne peuvent pas dire que ça va de leur côté. Analysons  le problème sous différents  angles. Le premier, c’est que  les produits des producteurs béninois ne peuvent plus partir au Nigéria. Ça va créer un excès d’offres sur les marchés béninois au point que le prix de ces produits va baisser. Ce sont ces produits qui perdent. Les consommateurs qui, en grande majorité,  utilisent les producteurs nigérians auront aussi des difficultés, car il y aura à ce niveau un excès de demandes, donc pénurie de ces produits. D’un côté, les producteurs béninois souffrent et de l’autre côté, les consommateurs nigérians souffrent. En ce qui concerne les recettes publiques,  l’Etat aussi en souffre. D’abord, ceux qui ont l’habitude d’importer les produits de l’étranger pour écouler sur le marché béninois, leurs activités sont bloquées. L’Etat ne peut plus prélever de taxes chez eux, ça lui cause un manque à gagner. Les producteurs locaux dont les productions ne peuvent plus aller au Nigéria, leurs activités sont bloquées. Mais l’Etat percevait chez eux aussi. Deuxième niveau de conséquence pour l’Etat. Maintenant au niveau  des consommateurs, qui supporte la Tva ? C’est la consommation finale. S’ils ne consomment pas, il n’y aura pas de Tva, troisième niveau. Pendant que les producteurs locaux et les consommateurs souffrent de leur côté, l’Etat en souffre triplement. Si les gens doivent faire une analyse sérieuse sur les conséquences de ce phénomène, elles sont énormes. Ça me surprendrait qu’un jour on dise que ça n’a pas eu de conséquences sur la croissance économique. Au cas contraire, qu’on me décrive la méthodologie d’évaluation dudit impact,  pour qu’on voit si elle est une méthodologie sérieuse.

 

Mais, au Bénin, on n’était  conscient que  le fait de s’adosser au Nigéria créerait à  la longue  des problèmes. Et pourtant, on n’a rien vu venir.

 

Le Professeur John Igué a fait une étude sur ça au temps du président Soglo, et avait déjà dit que la forte  dépendance de notre économie,  dans les relations commerciales avec le Nigéria, est une grande menace pour nous. Et actuellement, je conduis une étude pour la Direction générale des affaires économiques (Dgae)  sur l’industrialisation au Bénin des années 60 à nos jours. Dans le cadre de cette étude, on remarque que le Plan stratégique du développement de l’industrie au Bénin a été élaboré depuis 2003. Nous sommes en train de faire une évaluation pour voir qu’est-ce qui a été fait par rapport à ce qui est prévu depuis 2003 jusque-là. Le résultat est mitigé.

 

Alarmant ou mitigé ?

 

Plutôt alarmant. Même les acteurs du secteur industriel reconnaissent que le secteur n’a pas évolué. En tout cas,  ils disent que ça n’a pas avancé. C’est le terme qu’ils ont utilisé. Depuis 2003 que ça a été élaboré, ça n’a pas prospéré. Or,  le processus de développement  est calqué normalement sur les évolutions dans les différents secteurs. On est un pays où le secteur primaire est plus en avance sur les autres. Les politiques que l’on doit mettre en œuvre ne doivent pas être des politiques qui vont s’axer sur le secteur tertiaire, impossible. C’est comme ça. Quand on dit secteur tertiaire, vous ne pouvez pas vendre ce que vous n’avez pas produit ? Impossible. Si  vous n’avez pas produit, vous êtes fragiles et vous serez très vulnérables à ce que l’on appelle en économie  les « chocs exogènes ».

 

En tant que spécialiste et observateur, qu’est-ce que ce régime doit faire pour corriger le tir ? Est-il possible d’agir sur un levier ou un secteur pour régler  la question, vu l’urgence ; ou bien il faut tout laisser à la diplomatie ?

 

C’est la politique qui coiffe tout. Des experts peuvent se réunir et faire des propositions. Mais, quand le politique n’a pas la volonté, rien ne marchera. Vous pouvez même écrire des tonnes de documents. Ils vont rester là. Mais, il suffit que le politique dise qu’il veut agir. Quand il y a un sommet de l’Uemoa par exemple,  ce sont des experts qui se réunissent d’abord. Mais en dernier ressort, ce sont les Chefs d’Etat qui prennent des décisions. Donc,  si vous laissez la diplomatie de côté, vous ne pourrez rien. C’est comme ça partout. Le volet diplomatique est un volet qu’on ne peut pas négliger, car il peut accompagner tout ce qui se fait dans l’ombre. Si les politiciens veulent régler ce problème, ils le feront. Ce n’est plus un problème bilatéral, c’est plutôt un problème multilatéral. On a dit que le Parlement de la Cedeao s’est prononcé, mais rien n’a changé. C’est une question de géostratégie. Regardez le poids du Nigéria dans la Cedeao. Le droit international n’existe pas. Il n’y a que des rapports de force. Ce sont  toujours les plus forts qui vont s’imposer aux autres. C’est pourquoi je  ne crois pas à cette affaire de mondialisation. Je me demande, le point de départ de la mondialisation est où ? De l’autre côté, les autres ont bénéficié longtemps des avantages qu’ils ont sur les plus faibles, et après ils s’élèvent un jour pour dire qu’on va faire de la concurrence pure et parfaite. L’une des hypothèses fondamentales de la concurrence pure et parfaite est violée. Or, pour qu’il ait concurrence, il faudrait que tous les participants au jeu aient la même taille. Veulent-ils nous dire que les gens ont la même taille ?

 

Propos recueillis par Wilfrid Noubadan

 

 

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