Dividende démographique pour un développement durable:Le Bénin doit-il maîtriser sa fécondité comme la Chine ?

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Faut-il limiter les naissances dans les pays d’Afrique subsaharienne ? Faut-il nécessairement avoir recours au planning familial pour parvenir au développement ? Depuis plusieurs décennies, chercheuses et intellectuelles se déchirent sur la question.  Deux écoles s’affrontent ainsi sur la question relative à une transition démographique, notamment en Afrique subsaharienne. Ce dossier se propose de nous aider à mieux cerner le sujet.

Le 26 juillet 2007, Nicolas Sarkozy déclarait devant un parterre de personnalités dans un amphithéâtre de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire (…). Jamais il ne s’élance vers l’avenir (…). Dans cet univers où la nature commande tout (…), il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Il ajouta, un brin ironique, que l’homme africain, est animé par « ce besoin de croire plutôt que de comprendre, de ressentir plutôt que de raisonner, d’être en harmonie plutôt qu’en conquête». Lors d’un sommet du G20 à Hambourg , le 8 juillet 2017, en Allemagne, Emmanuel Macron, président français, nouvellement élu revenait à charge. Il affirma en conférence de presse d’une part, que plusieurs pays d’Afrique subsaharienne continuaient à avoir un taux de fécondité «de sept à huit enfants par femme», et d’autre part, que des plans Marshall avaient déjà été «décidés et faits» en faveur du continent noir.

Emmanuel Macron, ajoutant une couche, parla de « défi civilisationnel », et d’enjeux de la « transition démographique». En la matière, il rendait ainsi hommage à l’un de ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy, qui, dans l’amphithéâtre de la prestigieuse université Cheikh AntaDiop de Dakar, quelques années plus tôt, s’était senti totalement légitime d’expliquer à « l’homme africain » comment s’extraire du temps cyclique de la nature, où il n’y a pas de place ne serait-ce que pour « l’idée du progrès ». Or, les propos tenus par Emmanuel Macron sur la fécondité africaine et le volume des aides destinées à l’Afrique s’appuyaient sur des bases erronées.

Du moins, selon  Ilyes Zouari (Président du Centre d’études et de réflexion sur le monde francophone (Cermf), car contrairement à ce que l’on pourrait penser, le niveau de la fécondité en Afrique subsaharienne, selon lui,  a déjà commencé à baisser dans la quasi-totalité des pays, et ce, depuis au moins deux décennies. Globalement, explique-t-il, l’indice synthétique de fécondité (Isf) est ainsi passé de 6,8 enfants par femme en 1975 (année du plus haut historique) à 5,0 en 2016, soit une diminution d’environ 26 %. L’Afrique subsaharienne francophone n’a pas échappé à la règle, avec une baisse globale du même ordre. La Côte d’Ivoire (passée de 7,9 enfants par femme à 4,9) et Madagascar (de 7,2 à 4,3) ont même connu une diminution de 40 % de leur ISF sur cette même période. En fait, sur les 22 pays francophones subsahariens, seuls trois n’ont pas encore connu de baisse significative de la fécondité, à savoir le Niger, le Tchad et la République démocratique du Congo (Rdc). Et de ces trois pays, seul le Niger dépasse encore la barre des 7,0 enfants par femme (7,6), constituant ainsi une exception également valable pour l’ensemble du continent. « La baisse progressive de la fécondité en Afrique est donc bien réelle. L’accroissement futur de la population du continent, qui devrait doubler d’ici 2050, sera donc de plus en plus dû à l’allongement de l’espérance de vie (y compris pour les femmes en âge de procréer)», selon lui.

 

« La non-maîtrise de la fécondité empêche les Etats d’améliorer substantiellement le capital humain »

 

Derrière un large bureau sis à Agory, au fin fond d’Abomey-Calavi, le juriste Nourou Adjibadé, Directeur de l’Ong Céradis, malgré la fatigue d’une longue journée de travail, ne tarit pas sur le sujet. Selon lui, même si les propos des deux chefs d’Etats français, sont excessifs et exagérés, il faudrait les remettre dans leur contexte.  Pour lui, Emmanuel Macron et Nicolas Sarkosy  n’ont pas tort car en faisant beaucoup d’enfants, on ne maîtrise pas les niveaux de fécondité et on ne pourra pas accélérer la transition de la fécondité ». Il s’agit pour Nourou Adjibadé de « libérer » la femme, afin qu’elle puisse mettre son potentiel au service du développement.  Car, insiste-t-il, « la non-maîtrise de la fécondité empêche les Etats d’améliorer substantiellement le capital humain », qu’il faut éduquer et soigner pour disposer d’une main-d’œuvre de qualité.  Pour avoir bourlingué depuis plusieurs années dans les séminaires et ateliers un peu partout dans le monde, sur les questions de la santé de la reproduction, le juriste affiche une position claire et sans ambages sur le sujet : « On ne peut aller au développement sans passer par le dividende démographique ». Le dividende démographique, explique-t-il, « c’est l’avantage que peut tirer un pays de sa transition démographique ». Il faut, assure-t-il, une accélération de la baisse de la fécondité pour capturer le dividende démographique. Autrement dit, « le dividende démographique, c’est la différence entre le Produit intérieur brut (Pib) par tête, en l’absence de transition démographique, et le Produit intérieur brut par tête atteint à l’issue de la transition ».  Mais, prévient-il, « Il est démontré qu’on ne peut aller au dividende démographique sans passer par la révolution contraceptive, qui permet d’assurer la maîtrise de la fécondité et de libérer la femme afin qu’elle puisse utiliser tout son potentiel en tant qu’une véritable actrice du développement. » Nicolas Meda, médecin épidémiologiste depuis plus de vingt ans, et spécialiste de la santé reproductive et de la transmission mère-enfant du virus du sida, défend depuis longtemps le développement d’une meilleure contraception en Afrique. Ministre de la santé du Burkina Faso depuis février 2017, il s’est fait le porte-parole du Partenariat de Ouagadougou à l’occasion du sommet « Family Planning 2020 » de Londres, mardi 11 juillet 2017.  Pour lui, la Planification familiale (Pf) permet de réduire la croissance démographique pour avoir une population moins dépendante, et de développer le pays.

 

« S’occuper de la contraception des femmes permet d’accélérer la forte croissance économique »

 

 « Nous sommes des pays pauvres, avec 50 % de population dépendante, c’est-à-dire qui ne travaille pas parce qu’elle est trop jeune, n’a pas de compétences, pas de métier, pas d’éducation et qu’elle est incapable de produire pour elle-même ou pour les autres », explique-t-il. Au sein du Partenariat de Ouagadougou, neuf pays d’Afrique francophone, de l’Ouest et centrale (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Togo), se sont engagés depuis 2011 à accélérer l’agenda de la Pf dans cette sous-région. Au regard de son analyse, Nicolas Meda estime que la planification est un « un droit inaliénable». « C’est aux femmes de décider combien elles veulent d’enfants, quand et avec qui. Ensuite, parce que s’occuper de la contraception des femmes permet d’accélérer la forte croissance économique qui résulte d’une baisse rapide des naissances ». Le ministre insiste, par ailleurs, sur   le « quand », car le capital humain de chaque individu, pour lui, est déterminé par « ses mille premiers jours », très importants pour constituer le développement d’un enfant. Si les grossesses sont trop rapprochées, l’enfant ne va donc pas bénéficier de l’alimentation, des outils d’éducation, des vaccinations, de l’apprentissage dont il a besoin.   Bienvenu Yémalin Houéto, inspecteur de l’enseignement à Porto-Novo, n’est pas du tout de cet avis. Pour lui, l’Afrique est un continent encore inexploité qui a besoin de beaucoup de mains d’œuvre pour mettre en valeur ses terres.  Prendre l’exemple de la Chine et le calquer sur l’Afrique est, selon lui, « une erreur » d’appréciation, car les réalités ne sont pas les mêmes. Cette politique de limitation des naissances, renchérit-il, est aujourd’hui décriée aussi bien en Chine qu’en Europe.  « La non limitation des naissances est loin d’être le plus grand obstacle au développement de l’Afrique. Les causes lointaines de la pauvreté en Afrique sont la traite négrière, l’esclavage, la colonisation. Et aujourd’hui, nous pouvons citer le pillage des ressources de l’Afrique par l’Occident et la mauvaise gestion des ressources humaines, financières, naturelles par ses dirigeants depuis les indépendances », déclare l’inspecteur.  Avant d’asséner ce qui lui paraît comme une évidence : « C’est une erreur de croire aujourd’hui que l’Afrique, pour se développer, doit instituer une limitation des naissances. Il faut plutôt que ses dirigeants fassent preuve de patriotisme et travaillent effectivement pour le bien-être de leurs populations ».

 

La non-maîtrise de la fécondité empêche les Etats d’améliorer substantiellement le capital humain

 

A ce niveau, Bienvenu Yémalin Houéto et Nourou Adjibadé se rejoignent. Ainsi, malgré la nécessité d’une transition démographique et la capture du dividende, Nourou Adjibadé concède qu’il faut d’abord régler une question essentielle : les ressources naturelles pillées par les occidentaux qui fixent les termes de l’échange. « Nous ne transformons pas nos ressources naturelles sur place, ce qui aurait pu permettre de créer de nombreux emplois, de vendre nos produits à des prix beaucoup plus intéressants et pouvoir créer les conditions d’une bonne croissance économique. Je prends le cas du Niger avec son uranium. Ce pays ne tire pas le meilleur profit de l’exploitation de cette ressource naturelle. Je prends le phosphate au Togo, c’est pareil ; le cacao en Côte d’Ivoire et au Cameroun ».  Selon Nourou Adjibadé, les effets néfastes d’une absence de maîtrise de la fécondité peuvent être atténués par une augmentation substantielle de la richesse issue d’une exploitation de nos ressources naturelles, afin d’investir dans la formation du capital humain et disposer d’une main-d’œuvre de qualité. Pour corroborer son assertion, Nourou Adjibadé cite en exemple l’Inde qui, malgré   sa forte population, est devenue une puissance mondiale avec qui il faudra compter. Et la non-maîtrise de la fécondité empêche les Etats d’améliorer substantiellement le capital humain, car ils ont moins de ressources à consacrer à une population trop nombreuse qu’il faudra éduquer et soigner pour disposer d’une main-d’œuvre de qualité. Pour sortir le cas de Bénin de l’impasse, il appelle au renforcement de l’offre de services de planning familial. Pour renforcer l’offre de services de contraception, « il est essentiel d’envisager une gratuité de ces services. Ce qui est d’ailleurs un engagement pris par le Bénin depuis novembre 2013 à Addis Abéba à la Conférence Internationale sur la Planification familiale en Afrique, mais qui peine jusqu’en 2019 à être appliqué ». Cependant, ajoute-t-il, « même si le Bénin réalise la révolution contraceptive, c’est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour réaliser le dividende démographique si on se réfère aux cinq leviers cités plus haut ».

 

Prof. Rachidi Kotchoni, économiste sénior à la Banque mondiale:« L’Afrique doit investir dans le capital humain»

«Aujourd’hui, on estime qu’environ un quart de la population mondiale a entre 10 et 24 ans. Au même moment, les taux de fécondité sont en baisse dans de nombreuses régions du monde, y compris en Afrique. Lorsque, dans un pays, la proportion des jeunes augmente pendant que le taux de fécondité diminue, on peut récolter ce qu’on appelle un « dividende démographique ». Je m’explique. On peut supposer grossièrement que la richesse qui se crée annuellement dans un pays ; c’est-à-dire le produit intérieur brut, est proportionnelle à la population active : plus il y a de gens qui travaillent, plus le PIB est élevé, toutes choses égales par ailleurs. Cependant, la richesse créée est normalement partagée par l’ensemble de la population. Les personnes à charge sont celles qui n’ont pas l’âge de travailler, celles qui ont achevé leurs vies professionnelles, ou encore celles qui sont incapables de travailler pour une raison ou une autre. Lorsque la part de la population active augmente et que la fécondité baisse, le PIB par tête augmente nécessairement, même sous l’hypothèse que chaque personne active produit exactement la même valeur ajoutée au cours du temps. On assiste donc à une hausse de la productivité économique due uniquement au fait que le ratio de la population active par rapport au nombre de personnes à charge augmente.

Pour prétendre à un dividende démographique, il faut avoir eu une fécondité élevée dans le passé, mais qui diminue au fil du temps. C’est notamment le cas en Afrique. Il faudrait aussi avoir investi dans le capital humain pour avoir une population active en bonne santé, compétente et qui innove.

Cependant, le raisonnement que je viens de mener obéit à une logique microéconomique, c’est-à-dire la rationalité individuelle, qui ne s’oppose en rien à une autre logique macroéconomique, c’est-à-dire la rationalité collective, que je vais vous décliner.

Les pays africains sont très riches en ressources naturelles. Ces pays disposent d’une population active relativement importante, donc d’une main-d’œuvre moins chère. De tels pays, en l’absence d’autres contraintes, devraient donc pouvoir utiliser les recettes d’exploitation de leurs ressources naturelles pour nourrir, éduquer, instruire et soigner leurs populations, c’est-à-dire renforcer leur capital humain, et à terme se développer. Cela m’amène à conclure que le premier problème des pays pointés du doigt, ce n’est pas la fécondité, mais la qualité de la gestion des ressources que Dieu leur a donné.

Si on prend pour acquis que rien ne changera dans la façon de gérer les ressources dans nos pays, alors Sarkozy et Macron ont tout à fait raison d’insister sur la limitation des naissances. Par contre, si les décideurs commencent à investir sérieusement dans le capital humain et dans les infrastructures qui supportent la création de richesse, alors dans quelques années, il ne viendrait même pas à l’idée à quelqu’un de nous conseiller d’arrêter de faire des enfants.

La Chine et d’autres pays se sont développés grâce à une main-d’œuvre moins chère et très bien formée (encore et toujours le capital humain) et d’un afflux massif d’investissements directs étrangers. Un pays pauvre surpeuplé avec une population active peu productive n’a pas beaucoup de chances de se développer. L’Afrique doit investir dans le capital humain. Il n’y a pas de développement possible sans contribution à la création de connaissances et de savoir-faire. Le développement d’un pays commence à partir du moment où celui-ci se dote d’écoles d’où sortent des ingénieurs qui innovent et bâtissent, des chercheurs qui cherchent et trouvent, ou tout simplement des citoyens ordinaires qui ont la pensée juste.

Tout ce que je viens de dire reste valable pour le Benin. Cependant, nous devons tenir compte du fait que nous sommes un tout petit pays avec un tout petit marché intérieur. Nous devons, en plus d’investir dans l’économie du savoir, nous doter d’une politique industrielle appropriée et travailler sans relâche à la consolidation de l’intégration régionale. Cela ouvrira de vastes marchés à nos produits dans toute la sous-région.»

Nourou Adjibabé à propos du rôle du dividende économique:« La non-maîtrise de la fécondité empêche d’améliorer le capital humain »

La question du dividende démographique est actuellement une préoccupation majeure pour les économies africaines. En effet, pour une forte croissance économique, il faut parfois une main-d’œuvre de qualité et à bon prix. D’aucuns estiment qu’on ne peut parvenir à cet idéal sans une fécondité maîtrisée. Nourou Adjibade, juriste et expert formateur en genre, plaidoyer et droits humains, nous éclaire à ce sujet.

 

Le Matinal : Comment pouvez-vous définir le dividende démographique ?

 

Nourou Adjibade Il faut comprendre par dividende démographique, la croissance économique qui a pour corollaire l’augmentation du revenu par habitant. La baisse de la population inactive, c’est-à-dire les personnes trop jeunes (enfants) et les personnes trop vieillies (personnes du 4ème âge) est indispensable. Elles sont les catégories de populations vulnérables qui demandent beaucoup de dépenses, sans pour autant être en mesure de contribuer à augmenter la richesse nationale. L’augmentation de la population active, c’est-à-dire les personnes en âge de travailler, contribue à augmenter la richesse nationale. Et par conséquent, elle impulse la croissance économique. Ainsi, lorsqu’on a dans un pays une augmentation de la population active couplée avec une diminution de la population inactive, ce dernier bénéficie tout naturellement du dividende démographique à partir des possibilités de croissance qui s’offrent à lui pour booster son économie. Compris de cette façon, le dividende démographique est l’ensemble des possibilités de croissance économique pour un pays.

Le dividende démographique s’entend donc par une croissance économique rapide résultant des changements intervenus dans la structure en âge de la population d’un pays due à une baisse de la fécondité et de la mortalité.

Maintenant de façon plus technique, il est important de souligner qu’on ne saurait définir le dividende démographique sans comprendre ce qu’est la transition démographique. Et la transition démographique c’est le passage de niveaux de mortalité et de fécondité non-maîtrisée à des niveaux maîtrisés. Donc le dividende démographique, c’est l’avantage que peut tirer un pays de sa transition démographique et une accélération de la baisse de la fécondité est nécessaire pour capturer le dividende démographique. Autrement dit, le dividende démographique, c’est la différence entre le Produit intérieur brut par tête en l’absence de transition démographique et le produit intérieur brut par tête atteint à l’issue de la transition. Pour conclure sur la question, je dirai que le dividende démographique c’est l’ensemble des gains réalisés grâce à la transition démographique et aux politiques adoptées.

 

Le président Sarkozy, dans un passé récent, a déclaré que les femmes africaines font trop d’enfants. Après lui, Emmanuel Macron a déclaré que le Niger ne peut aller au développement avec une moyenne de 7 enfants par femme, qu’en pensez-vous ?

 

Je pense personnellement que ces deux présidents n’ont pas tout à fait tort, mais n’ont pas non plus raison totalement. Parce que d’abord, on ne peut aller au développement sans passer par le dividende démographique. Or, il faut forcément cinq leviers pour réaliser le dividende démographique : il faut accélérer la transition de la fécondité, améliorer le capital humain (Santé/éducation), épargner et investir dans des activités rentables, créer de nombreux emplois à forte productivité et enfin avoir un environnement juridique et politique stable et fiable (bonne gouvernance).

Ces présidents n’ont pas tort, car en faisant beaucoup d’enfants, on ne maîtrise pas les niveaux de fécondité et on ne pourra pas accélérer la transition de la fécondité. Donc, le premier levier n’est pas assuré et c’est pourquoi d’ailleurs il est démontré qu’on ne peut aller au dividende démographique sans passer par la révolution contraceptive qui permet d’assurer la maîtrise de la fécondité et aussi de libérer la femme afin qu’elle puisse utiliser tout son potentiel en tant que véritable actrice du développement. . Et la non-maîtrise de la fécondité empêche les Etats d’améliorer substantiellement le capital humain, car ils ont moins de ressources à consacrer à une population trop nombreuse dont il faudra éduquer et soigner pour disposer d’une main-d’œuvre de qualité, le deuxième levier aussi n’est pas non plus  assuré. Vous comprenez que si les deux premiers leviers ne sont pas assurés, ce n’est pas la peine d’espérer un développement.

Mais là où ces présidents n’ont pas raison, c’est que notre développement peut toujours être assuré, mais à un rythme beaucoup moins accéléré   si nous faisons une bonne exploitation de nos ressources surtout naturelles qui peuvent nous générer d’énormes profits. Or, nos ressources naturelles sont pillées par les occidentaux qui fixent les termes de l’échange, nous ne transformons pas nos ressources naturelles sur-place, ce qui aurait pu permettre de créer de nombreux emplois, de vendre nos produits à des prix beaucoup plus intéressants et pouvoir créer les conditions d’une bonne croissance économique. Je prends le cas du Niger avec son uranium. Ce pays ne tire pas le meilleur profit de l’exploitation de cette ressource naturelle. Je prends du phosphate au Togo, c’est pareil, le cacao en Côte d’Ivoire et au Cameroun ainsi de suite. On peut multiplier les exemples. Et donc les effets néfastes d’une absence de maîtrise de la fécondité peut être atténuée de notre point de vue par une augmentation substantielle de la richesse nationale issue d’une exploitation de nos ressources naturelles. Une bonne exploitation de nos ressources devrait permettre de générer des revenus substantiels à nos Etats qui pourront les investir dans la formation du capital humain et disposer d’une main-d’œuvre de qualité. Ces revenus aussi pourront permettre de faire beaucoup d’autres investissements qui faciliteront une croissance économique rapide mais dans tous les cas il va falloir agir à terme sur la fécondité.

Pour conclure, les occidentaux aussi nous empêchent, de par leur politique économique, de mieux tirer profit de l’exploitation de nos ressources naturelles et par ricochet les Etats africains ne sont pas en mesure d’aller vers le développement tant souhaité. Car l’Inde avec sa population est aujourd’hui une puissance mondiale avec qui il faudra compter et c’est en cela que la pertinence des propos de ces deux présidents français fait polémique.

 

D’aucuns estiment qu’il faut nécessairement appliquer aux populations africaines le Planning familial afin de soutenir une croissance forte. La Chine est souvent citée en exemple à ce propos. Est-ce que cela se justifie ?

 

Non, cela ne se justifie pas, car la planification familiale ne peut se suffire à elle seule pour soutenir la croissance. Il faut d’autres conditions en plus du planning.  C’est vrai, et je l’ai souligné plus haut, que la planification familiale fait partie des intrants pour réaliser le dividende démographique. Et il faut forcément aller à la révolution contraceptive pour capturer le dividende démographique. Ainsi, pour réaliser le dividende démographique, il faut qu’au moins 60% des femmes en âge de procréer utilisent une méthode contraceptive moderne. Beaucoup de nos Etats n’ont même pas encore su mettre en place une politique qui puisse permettre de réaliser cette condition. Au Bénin par exemple, la réalisation de cette condition est menacée par les faits suivants :

*Premièrement, la demande en contraception reste relativement faible au Bénin, ce qui s’explique – en partie – par l’insuffisante autonomie sociale et économique des femmes.

Deuxièmement, lorsque la demande de contraception se matérialise, l’offre proposée par le système de santé n’est pas toujours capable de la satisfaire.

Ce problème s’est même aggravé, le taux de besoins contraceptifs non satisfaits ayant augmenté, passant de 30 % en 2006 à près de 33 % en 2018 (pour un taux de besoins satisfaits de 13 %). En d’autres termes, près de 72 % des femmes béninoises (c’est-à-dire 33/ (33+13)) souhaitant utiliser une méthode contraceptive ne peuvent le faire. Ces déficiences dans l’offre de services de contraception sont confirmées par les résultats de l’enquête Sara 2014, qui indique que seulement 17 % des établissements proposent tous les éléments traceurs relatifs à la planification familiale. Cela rend urgent le renforcement de l’offre de services de planning familial.

 

4- Sinon quel dividende démographique faut-il, selon vous, pour l’économie béninoise dans la configuration actuelle ?

 

On ne peut, à l’heure actuelle, aller au dividende démographique et même au premier, car actuellement nous ne pouvons pas réaliser le premier levier. Pour vous en convaincre, je vais comparer le Bénin et l’Ethiopie. Vous me direz pourquoi ? Avec 43% de la population ayant moins de 15 ans, le Bénin dispose d’une opportunité démographique à saisir. Cette chance qui ne se présente pas toujours est appelée « dividende démographique ». Dans la pratique, pour savoir qu’un pays jouit d’un dividende démographique (donc d’une croissance économique rapide), on observe les naissances, la population jeune à charge et la population active. En effet, avec moins de naissances chaque année, la population d’un pays en âge de travailler grandit par rapport à la population jeune et dépendante. Ainsi, avec plus de personnes dans la population active et moins de jeunes à prendre en charge, un pays peut profiter de la fenêtre d’opportunité en termes de croissance. Mais à condition de faire les bons investissements économiques et sociaux et de mettre en place les bonnes politiques en matière de santé, d’éducation, de gouvernance et d’économie. C’est ce qu’a décidé de faire l’Ethiopie et qui peut inspirer le Bénin. Selon une publication de Population référence bureau (Prb), une organisation internationale qui s’investit dans la promotion de la planification familiale, vers la mi-2016, l’Ethiopie a sensiblement le même fort taux de personnes ayant moins de 15 ans que le Bénin, soit 42%. En outre, les deux pays partagent apparemment le même nombre moyen d’enfants par femme au cours de sa vie : « 7,2 par femme en 1990 qui a baissé à 4,6 enfants par femme en 2015 », pour le cas de l’Ethiopie. En ce qui concerne le Bénin, « le nombre moyen d’enfants par femme durant sa vie est passé de 6,7 enfants par femme en 1990 à 4,9 en 2015 ». Mais courant 2030 et 2050, l’Ethiopie, avant le Bénin, tirera profit du dividende démographique, donc connaîtra une croissance économique rapide. Et ceci, pour une seule raison : « L’Ethiopie s’est engagée dans un important investissement de la santé de la reproduction et de la planification», note PRB. Ainsi, en 15 ans, le pays a plus que quintuplé son taux de prévalence contraceptive passant de 8% en 2000 à 42% en 2014, selon les statistiques communiquées par PRB alors que le Bénin tourne autour de 12,5 % actuellement. Mieux, le gouvernement éthiopien « s’est efforcé de créer des politiques et d’allouer des fonds en vue d’améliorer la santé et l’éducation et de créer des emplois », précise Prb.

 

Au regard des difficultés actuelles qu’éprouve le Bénin à évoluer vers la révolution contraceptive et le niveau préoccupant des indicateurs socioéconomiques, vous convenez avec moi qu’il serait difficile d’envisager que le Bénin, à l’opposé de l’Ethiopie, puisse capturer le dividende démographique même si cela fait partie des priorités du Programme d’Action du Gouvernement. Le dividende démographique n’est absolument pas automatique. Certains pays en ont bénéficié (par exemple les pays du Sud-est asiatique), d’autres n’en ont pas bénéficié (les pays d’Amérique latine).  En conclusion sans changement de politique majeure, le Bénin a peu de chances de bénéficier d’un dividende démographique.

 

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