En RD-Congo, l’élection de Félix Tshisekedi déjà contestée

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Mercredi 9 janvier 2019, le candidat de l’opposition Félix Tshisekedi a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle en RD-Congo.

Le pouvoir en place a « pris acte » de ce résultat, accueilli avec soulagement par la population de Kinshasa.

L’autre principal opposant, Martin Faylulu, arrivé en deuxième position et donné vainqueur par les évêques congolais, a en revanche dénoncé « une escroquerie ».

C’est un événement inédit dans l’histoire mouvementée de la République démocratique du Congo (RDC) : très tard dans la nuit du mercredi 9 au jeudi 10 janvier, un candidat de l’opposition, Félix Tshisekedi, 55 ans, a été proclamé de façon officielle vainqueur d’une élection présidentielle par la Commission électorale nationale indépendante (Céni).

Le scrutin, trois fois reporté depuis 2016, qui s’est finalement tenu dimanche 30 décembre dans le calme, avait pour but de désigner le successeur de Joseph Kabila. Aux commandes du pays depuis 2001, ce dernier avait désigné un autre candidat pour lui succéder, son ancien ministre de l’Intérieur Emmanuel Ramazani Shadary, qui lui aurait permis de continuer à gouverner dans l’ombre.

Tout semblait se dessiner de la sorte. Mais distancé dans les urnes, Emmanuel Ramazani Shadary est arrivé en troisième position, également dépassé par un autre opposant, Martin Faylulu, pointé juste derrière Félix Tshisekedi selon les décomptes de la Céni. Selon cette dernière, qui officialise ce résultat alors que l’ensemble des bulletins de vote n’a pas été comptabilisé, Félix Tshisekedi, obtient 38,57 % des voix, Martin Faylulu suit avec 34,8 %, Emmanuel Ramazani Shadary, pointe à 23,8 %.

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► Comment interpréter cette annonce déroutante de la Céni ?

Pour Kris Berwouts, expert de l’Afrique centrale, ce résultat n’est « pas une surprise ». Il explique : « il me semble très probable que le pouvoir ait négocié avec le camp de Tshisekedi, sans doute grâce à l’intermédiaire que représente Vital Kamerhe, ex-président de l’Assemblée nationale, et directeur de campagne de Félix Tshisekedi ».

Ces derniers jours, en effet, le futur vainqueur et son parti, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), ont tendu la main plusieurs fois au président Joseph Kabila. « Bien que nous n’ayons pas d’information précise quant aux accords potentiellement conclus, il est certain que pour les organes institutionnels en place, tels que la Céni, il est plus confortable que la présidence à venir soit proche du pouvoir sortant », abonde Rémi Bazenguissa-Ganga, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de la RDC.

S’adressant au quotidien belge Le Soir, mercredi 9 janvier, Félix Tshisekedi considérait comme « évident que (le président sortant) pourra (it) vivre tranquillement dans son pays » et qu’il n’aurait « rien à craindre » s’il quittait le pouvoir. « Il est clair que les choses ne se sont pas déroulées comme le voulait le président Kabila, qui a dû prendre en compte les nombreuses pressions pesant sur lui, estime pour sa part Jason Stearns, directeur du Groupe d’Étude sur le Congo. Mais ce n’est pas le dernier chapitre dans le drame du processus électoral congolais ».

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L’Église catholique est très influente au Congo, et sa déclaration était très attendue jeudi 10 janvier, d’autant qu’elle avait affirmé une semaine plus tôt que, sur base des procès-verbaux collectés, elle connaissait le vainqueur de l’élection présidentielle et qu’il fallait que « la vérité des urnes soit respectée ». « Nous prenons acte de la publication des résultats provisoires de l’élection présidentielle qui, pour la première fois dans l’histoire récente de notre pays, ouvre la voie à l’alternance au sommet de l’État », a déclaré, à la mi-journée, l’abbé Donatien Nshole, son porte-parole, en lisant un communiqué. Puis, il a ajouté que « les résultats de l’élection présidentielle tels que publiés par la Céni ne correspondent pas aux données collectées par (la) mission d’observation, à partir des bureaux de vote et de dépouillement ».

Le message est clair : pour les évêques, qui disposaient de 40 000 observateurs à travers le pays pour se rendre dans la plupart des 90 000 bureaux de vote, le candidat déclaré vainqueur n’est pas celui qui a remporté le scrutin dans les urnes. Ils ont cependant appelé au calme, demandant que les recours légaux soient privilégiés.

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► Comment les Congolais réagissent-ils à ce résultat ?

Leur plus grande crainte était que la Céni tente un passage en force, au profit du candidat de la majorité présidentielle, Emmanuel Ramazani Shadary. Avec le risque de voir le pays plonger dans le chaos. L’opposition qui accède à la magistrature suprême, après 18 ans sous la présidence de Joseph Kabila, les Congolais osaient à peine l’espérer. « Moi, je n’ai pas voté pour Tshisekedi, mais je suis content, dit Enoch Makendu, un juriste, sorti pour participer à la liesse. Il ne faut plus de divisions, il faut qu’il sache qu’il a le peuple derrière lui, pour que les choses puissent enfin changer ».

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« Depuis 1960, nous n’avons jamais connu une passation tranquille du pouvoir. Cela s’est toujours fait dans la violence. Là, c’est la victoire de la démocratie », s’exclamait jeudi matin, à l’aube, un homme croisé dans le quartier populaire de Lingwala, à Kinshasa. Au bord d’un boulevard, il se réjouit alors que des klaxons, sifflets et bruits de casseroles retentissent dans les rues de la capitale congolaise.

Pas d’explosion de joie généralisée, pour autant. En fin de matinée, jeudi 10 janvier, la vie et les galères quotidiennes avaient repris leur cours normal pour les Kinois. Sans doute parce que cette annonce suscite aussi de nombreuses interrogations sur les suites à venir.

► Que va faire Martin Fayulu, le grand battu ?

Rencontré jeudi 10 janvier après-midi à Kinshasa, Martin Fayulu, candidat malheureux à l’élection présidentielle, est fatigué. Il n’a pas dormi de la nuit. Mais l’amertume issue du sentiment de s’être fait « voler » l’élection le tient éveillé, combatif. « Par la nomination de Monsieur Tshisekedi, la Céni a matérialisé la volonté de Monsieur Kabila. Cela ne vient pas des urnes, c’est une décision politique. Il y a eu un accord, et des concessions accordées », nous dit-il.

« Ces résultats n’ont rien à voir avec la vérité des urnes » lâchait-il, le matin même, avant de qualifier les élections de « vilaine escroquerie de M. Nangaa et de son camp politique », en référence à Corneille Nangaa, le président de la Céni.

Comme les autres candidats, il dispose de huit jours après l’annonce pour déposer des recours devant la Cour constitutionnelle. Il ne l’exclut pas.« Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour que le vote des Congolais soit reconnu », nous dit-il.

Selon les résultats officiels, Félix Tshisekedi devance Martin Fayulu d’un peu moins de 700 000 voix. Or, les villes de Béni et Butembo à l’est, supposées acquises à Martin Fayulu, ont été exclues du scrutin pour des raisons « sécuritaires et sanitaires », selon la Céni. Elles comptent environ 1,2 million d’électeurs enregistrés.

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Les réactions de la Communauté internationale

• Le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, a appelé à une contestation pacifique des résultats proclamant Felix Tshisekedi vainqueur de l’élection présidentielle.

• Le président sud-africain Cyril Ramaphosa « prend note des résultats provisoires » et « appelle la Céni à conclure rapidement le processus pour garantir la crédibilité de l’élection et maintenir la paix et la stabilité », a indiqué la présidence dans un communiqué.

• Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a appelé toutes les parties prenantes en République démocratique du Congo à « s’abstenir » d’actes violents après la proclamation des résultats provisoires de la présidentielle.

• La France a estimé que les résultats de l’élection présidentielle en RDC n’étaient « pas conformes » aux attentes et que l’opposant Martin Fayulu en était « a priori » le vainqueur.

Patricia Huon (à Kinshasa), Anouk Helft, Jean-Yves Dana

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