Fermeture des frontières bénino-nigérianes:Le calvaire des « cambistes » et des  »zems » à Owodé

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Les séquelles de la crise frontalière entre le Bénin et son voisin, le Nigéria, sont déjà perceptibles, Owodé, village à cheval entre les capitales politique et  économique, Cotonou et Porto-Novo, porte déjà les marques, de cette fermeture, des frontières intervenue le 20 août 2019.

Depuis la fermeture des frontières entre le Bénin et le Nigéria le 20 août 2019, la vie est monotone aux alentours du poste frontalier bénino-nigerian à Owodé. Autrefois agité, et sollicité 24h/24 par de  nombreux commerçants, ce village est devenu étrangement calme depuis quelques semaines. La plupart des jeunes qui s’adonnaient au trafic de marchandises entre les deux pays  sont  devenus oisifs. Au nombre de ceux-ci, Boris Awadagbé, auparavant transporteur. Tétanisé par les effets de la fermeture des frontières, il reste toujours sous le choc,  complètement abasourdi et incrédule face à la nouvelle réalité à laquelle il doit s’habituer et s’adapter. « J’ai été employé par un riche opérateur, économique  béninois. On faisait rentrer au moins 1200 sacs de riz au Nigéria par jour. A la fin d’une journée,  je pouvais me retrouver avec 40 ou 50 mille francs Cfa », déclare-t-il. Depuis le 20 août,  reconverti en « zem », il est obligé de faire  des allers-retours entre Djrègbé et Owodé, à la recherche de clients occasionnels. « Cela ne peut pas nourrir son homme », confie-t-il. Avant de confesser qu’il n’a pas pu jusque-là payer toutes les fournitures scolaires de ses enfants au titre de la rentrée scolaire 2019-2020. Au-delà du cas particulier de Boris Awadagbé, ce sont les activités de nombreux Béninois et Nigérians qui tournent  au ralenti depuis plusieurs semaines.

 

Du protectionnisme économique ?

 

La stratégie de la fermeture des frontières, une forme de protectionnisme économique,  avait déjà été utilisée au Nigéria par le passé.  En l’occurrence, par le  président Olusegun Obasanjo (1999-2007) qui avait  fait interdire les importations de ciment, au grand bonheur de son protégé,  le multimilliardaire,  Aliko Dangote, dont les industries de ciment locales ont aussitôt fleuri. Mais, c’est la nouvelle politique agricole et industrielle mise en branle par le Géant de l’Est,  qui entend désormais développer le « Made in Nigéria » et diversifier une économie reposant  presque uniquement sur le seul pétrole, qui en est le nouvel alibi. Ainsi, officiellement, Muhammadu Buhari  avait décidé en août de fermer partiellement les frontières bénino-nigérianes pour 28 jours. Mais, en septembre, le Nigéria a décidé de la  « fermeture absolue de toutes les frontières » avec le Bénin, le Niger et le Tchad. L’argument  brandi : « Le Nigeria ne pouvait plus croiser les bras en regardant de tels pays prospérer au détriment de notre économie », selon le Contrôleur général des douanes nigérianes, le Colonel Hamid Ali. Pour l’économiste béninois,  Barthélémy Sènou, enseignant à l’Enéam à Cotonou, ce  blocage est une véritable asphyxie économique pour les pays voisins, notamment le Bénin, dont l’activité portuaire représente une importante source de revenus. Pour autant,  l’enseignant ne semble pas plus choqué plus que ça. Au contraire : « Je  dis que le Nigéria a raison,  parce qu’il y a longtemps que des études ont montré que la forte dépendance de l’économie béninoise par rapport au Nigéria est une menace terrible pour notre économie. Le Nigéria a décidé de faire une diversification des potentialités de son économie.  Il ne veut plus compter que sur le pétrole, parce que le cours normal du pétrole ne lui est plus  favorable », justifie-t-il.

 

« Personne n’aime le riz nigérian… »

 

Mais paradoxe, pour Boris  Awadagbé, le Nigéria aussi ne va pas mieux.  Les commerçants de l’autre côté de la frontière, estime-t-il, ne sont guère mieux lotis, et subissent de plein fouet les effets de la crise subséquente à la  fermeture des frontières. « Le prix du riz s’est envolé, passant de 9 000 nairas pour un sac de 50 kg à 22 000 nairas,  un prix plus élevé que le salaire minimum mensuel qui est à 18 000 nairas », ajoute–t-il. D’autres conducteurs de « zems » estiment que près de 3 000 sacs de riz entraient chaque jour illégalement au Nigéria. En effet,  entre  les produits qui traversent les frontières  bénino-nigérianes, comme les pneus, la tomate, l’ananas, l’huile rouge,  les pâtes alimentaires et le riz, ce dernier est celui qui est au centre de la crise. Officiellement, la production locale de riz (au Nigeria) a augmenté de 60 % depuis 2013 (4,78 millions de tonnes en 2018), mais cela reste insuffisant pour nourrir les 210 millions de Nigérians. D’ailleurs, explique Boris Awadagbé,   en observateur,  « s’il y avait assez de riz au Nigéria, on n’aurait pas besoin d’en importer. Personne n’aime le riz nigérian. Il n’est pas bon et trop cher ». Une autre frange de commerçant est victime de la fermeture de la frontière, ce sont les « cambistes ». Grisaille et mauvaise mine sont palpables dans leur rang. Tout au long de la rue qui sépare les deux pays, leurs étalages sont alignés, désespérément vides. Contrairement au passé, il n’y a pas les habituels tas de  billets de banque qui s’y amoncellent de façon provocante. Max Dossou, la vingtaine, étudiant béninois en génie civil, confirme ce qui se rapporte ici et là : « Les recettes ont baissé ».

 

« Owodé se meurt »

 

« C’est 4 fois le mois que je m’adonne à cette activité. Chaque dimanche, je remplace ma mère qui est cambiste », confie le jeune étudiant  assis sous un parapluie qui le protège des rayons de soleil.  Ce qu’il gagne à la fin du mois lui permet de payer ses études. Selon lui, depuis la fermeture de la frontière, « Owodé se meurt ». Pour étayer ses propos, il décrit une scène qui se déroule à quelques encablures de son étalage : « Il n’y avait pas autant de « Zems » ici. Tous les jeunes se sont reconvertis en conducteurs de taxi-moto depuis quelques semaines. C’est ce qui justifie les rondes de la Police républicaine. En  face du jeune cambiste, de l’autre côté de la rue, un homme stoïque, l’air plutôt distant. A.K, ancien Conseiller communal, est aussi devenu cambiste par la force des choses. Père de 5 enfants, il déclare sans ambages que l’ « argent ne circule  pas ».  Déçu par la politique, il préfère désormais s’adonner à ses affaires, afin de nourrir sa progéniture. Juste à côté de lui, son confrère cambiste n’est pas mieux loti et se plaint. Contrairement à A.K, il a longtemps vécu au Nigéria. Il maîtrise donc mieux la situation. « La fermeture des frontières a bloqué le transit vers le Nigéria. Même l’essence frelatée est devenue denrée rare. En un mois, j’ai perdu près de 300 000 francs Cfa », confie-t-il. Avant de renvoyer la balle dans le camp des politiques. « Il y a eu plusieurs réunions entre les autorités frontalières depuis la crise. Je sais que des discussions ont lieu entre les deux parties. Pourvu que cela prospère au plus tôt, afin d’alléger nos peines », implore-il. Abondant dans le même sens, le chef des cambistes de  Owodé, Honoré Mèkpagbé, ancien Conseiller municipal Fcbe, en appelle, pour sa part,  aux pouvoirs publics pour la mise en branle de la diplomatie. Vœu que réitère  l’économiste Barthélémy Sènou qui renvoie la balle aux politiques : « En  dernier ressort, ce sont les Chefs d’Etat qui prennent des décisions. Donc,  si vous laissez la diplomatie de côté, vous ne pourrez rien. Le volet diplomatique est un volet qu’on ne peut pas négliger, car il peut accompagner tout ce qui se fait dans l’ombre. Si les politiciens veulent régler ce problème, ils le feront. Ce n’est plus un problème bilatéral, mais plutôt un problème multilatéral », déclare l’enseignant.

 

Wilfrid Noubadan

L’informel et les chiffres

 

Le Bénin ne devrait pas se plaindre. Depuis cinq ans, son économie décolle. En 2014, elle a gagné trois points de Produit intérieur brut (Pib) par rapport à 2010, soit plus de 5,5 % de croissance, contre 2,5 %. Le pays a ainsi rejoint le dynamisme moyen de l’Afrique subsaharienne. Les prix à la consommation reculent grâce à de bonnes récoltes et à la chute des cours du pétrole – l’inflation était inférieure à 1,7 % l’an dernier et devrait se maintenir sous la barre des 3 % en 2015.  Sa croissance est bonne, mais le taux de pauvreté globale s’aggrave, soit par absence de redistribution, soit à cause des 3,5 % de croissance démographique annuelle qui limitent l’amélioration du niveau de vie, soit en raison de la présence d’un secteur informel très important. » Le Bénin  tire 20% de son Pib des échanges avec le géant nigérian, son voisin. Mais ce dernier est en train de bouleverser sa stratégie. Il va donc falloir s’adapter. D’après la Banque mondiale, le commerce informel entre le Bénin et le Nigéria représenterait 20 % de son Pib. Un chiffre par nature très difficile à déterminer – certaines études de terrain estiment même qu’il pourrait en fait atteindre 50 %. Issue essentiellement de la réexportation de véhicules d’occasion, de produits congelés, de boissons ou de riz, cette source de revenus est en tout cas considérable. D’après la Banque mondiale, « plus de 90 % de la population active » béninoise travaille dans l’informel. Les réexportations vers ce pays représentent la moitié des exportations du Bénin, et les importations qui les alimentent, la moitié de ses recettes douanières. Autant dire que le Bénin est trop dépendant de son voisin et vulnérable à ses changements de réglementation, comme en 2012, quand la suppression des subventions des produits pétroliers par Abuja a fait doubler le prix des carburants illicites à Cotonou. D’autre part, ces réexportations se font par des canaux essentiellement informels et ne créent pas de valeur ajoutée, car les produits réexportés ne sont pas du tout transformés sur le territoire béninois.

  1. N.

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