Gestion de l’hygiène menstruelle en milieu scolaire:Le calvaire des jeunes filles dans les collèges publics

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Les menstrues induisent une autre forme d’hygiène propre à cette période que traverse la femme. Elle doit fréquemment changer sa serviette hygiénique pour éviter certains désagréments dont les débordements et autres infections. Mais, le cadre d’étude n’offre pas vraiment cette possibilité aux jeunes filles de changer de serviette, notamment dans les collèges publics. Constat dans des établissements de Cotonou et environs.

Ce n’est pas la joie pour les jeunes filles en menstrues dans les collèges publics à Cotonou et environs. Elle souffre le martyre pour changer leurs serviettes hygiéniques. Au Collège d’enseignement général « Le Littoral » situé dans le 1er arrondissement de la métropole économique, plusieurs élèves filles qui ont l’habitude d’avoir régulièrement leurs menstrues ont été rencontrées. A la question de savoir comment elles gèrent cette période lorsque cela survient à l’école, elles nous ont répondu « très mal ». Elles ont fait remarquer que le mauvais entretien des toilettes demeure la principale cause. En effet, l’insalubrité de ces latrines ne leur permet pas de changer leurs serviettes hygiéniques lors de leurs périodes menstruelles. « Je n’utilise pas les toilettes de mon collège, parce qu’elles ne sont pas propres », a confié une élève de la classe de Terminale, qui a requis l’anonymat. Et c’est pratiquement la même réponse que nous avions reçu à notre descente au Collège d’enseignement général Agblangandan et Ekpè 1, tous situés dans la Commune de Sèmè-Podji dans le département de l’Ouémé. Fidélia, élève en classe de 2nde C au Ceg 1 Ekpè, renseigne qu’en dehors du mauvais entretien des toilettes de son établissement, certaines d’entre elles ne disposent pas de portes. Pour Jeannette, élève en classe de Troisième au Ceg Agblangandan, les toilettes sont mal utilisées. « Quand mes camarades vont se mettre à l’aise, ils ne prennent pas le soin de le faire dans les règles de l’art si bien qu’ils rendent les toilettes sales.  Il y a des matières fécales partout », a-t-elle déploré. Les plus futés parmi les jeunes filles rencontrées attendent la fin des cours pour aller se changer quand les menstrues surviennent à l’école. « Quand mes menstrues arrivent, je n’ai pas l’habitude de couler beaucoup de sang. Donc, quand je m’habille le matin, je mets une culotte et même si j’ai cours de 7h à 17h, je prends mes dispositions pour que cela ne touche pas ma tenue kaki », a livré Aïchatou du Collège « Le Littoral ». D’autres apprenantes se rabattent sur les maisons voisines pour se mettre à l’aise. « Lorsque je suis en menstrues, j’ai la possibilité de me rendre dans les maisons d’à côté pour me changer », a fait savoir une autre élève du même établissement. Les cas les plus extrêmes sont ceux de celles qui prennent le risque de s’absenter pendant quelques jours. Le mauvais entretien des toilettes des collèges est la véritable cause de ces comportements. La situation est encore pire quand les règles surviennent contre toute attente la première fois. Dans ces conditions, ce sont les enseignants qui viennent parfois à leur rescousse afin d’éviter les  moqueries de leurs camarades garçons. Ces cas sont fréquents, selon Wassi Adibochou, surveillant général au Collège d’enseignement général Sèkandji. « Nous enregistrons souvent des cas où des jeunes filles viennent demander la permission pour rentrer, pour aller se changer lorsque les menstrues apparaissent. Elles sont surprises. Pour ne pas les laisser tâcher leurs tenues en classe, nous les autorisons à rentrer se changer », a-t-il témoigné.

 

Les menstrues, encore un tabou à briser au Bénin

Vicentia Glèlè, membre de la Fondation Claudine Talon, explique qu’en plein 21ème siècle, au Bénin comme en Afrique, lorsque les règles surviennent chez la jeune fille, elle est souvent victime de l’isolement, de l’exclusion des activités sociales, victime de la stigmatisation. Un avis partagé par Pétas Enagnon Akogbéto, Directeur de cabinet du ministre de la Santé qui soutient à son tour que les femmes et les adolescentes, en période de menstruation, sont souvent considérées comme « sales » ou « impures ». Elles sont parfois contraintes à une mobilité réduite, à des restrictions alimentaires. Les femmes comme les jeunes filles connaissent donc diverses fortunes au cours de leurs périodes de menstruation. Cela, en violation flagrante de la Convention des droits de l’enfant, de la Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard de la femme et tout simplement, un déni des droits humains. Au Bénin, les contraintes liées à l’hygiène menstruelle sont, entre autres, les causes d’abandon des classes de près de 11% des filles réglées, renseignent les statistiques du rapport du Programme d’analyse du système éducatif  (Pasec) 2016 au Bénin. Une étude récente de la Fondation Claudine Talon a montré que 13% des cas d’abandon des filles dans les écoles sont liées à la gestion de l’hygiène menstruelle, a informé Félix Adégnika, coordonnateur national du Fonds mondial pour l’assainissement (Wsscc). Il évoque deux raisons. La première est liée aux railleries des camarades qui comptent pour 30%, et pour les 70%, ce sont les malaises que les filles ressentent. « De plus en plus, les filles sont précocement réglées. Dès que la fille est tâchée à l’école, les autres garçons se moquent d’elle. Elle ne supporte pas et elle file droit à la maison. On perd beaucoup de filles qui ne viennent pas à l’école pendant 5 jours. Tout cela pose le problème de maintien des filles à l’école. Dans la communauté, c’est encore plus grave. Une femme qui est réglée ne peut pas préparer à manger à son mari. Elle ne peut même pas dormir à côté de son mari. Il faut briser tous ces tabous d’exclusion qui causent d’énormes préjudices au bien-être social», a renchéri Félix Adégnika qui déplore le fait que dans certaines régions du Bénin, une femme qui est réglée n’a pas le droit de préparer à son mari ou de dormir à ses côtés.

 

Le plaidoyer des Ong

Pour briser les différents tabous autour des menstrues, plusieurs Organisations non gouvernementales œuvrent pour que les gouvernants s’intéressent à la question de la gestion de l’hygiène menstruelle des jeunes filles à l’école. L’urgence pour ces Ong, c’est la construction de blocs de toilettes pour les filles dans les établissements. Cela serait un début de solution, pense Yadjidé Adissoda Gbèdo, responsable du Programme d’assainissement à l’eau et à des pratiques d’hygiène en milieu rural (Paphir). Ziadath Achimi, coordonnatrice de l’Association femme pour l’eau, le climat et l’environnement (Eceau-fem) estime aussi qu’il faudra améliorer les conditions actuelles d’accès des  jeunes filles aux toilettes dans les collèges, étant donné que le problème majeur lié à la  mauvaise gestion des menstrues dans les collèges est le manque d’infrastructures sanitaires adapté à l’hygiène et à l’assainissement. « Ce serait vraiment important d’amener les décideurs politiques à s’unir, à faire une collaboration sectorielle parce que quand on parle de gestion de l’hygiène menstruelle, elle prend en compte plusieurs secteurs. Il y a le ministre de la Santé et celui du Cadre de vie. Il est temps que tous ces acteurs adhèrent à cette cause pour permettre aux filles et aux femmes de s’émanciper, et d’être épanouie, que ce soit en milieu scolaire ou dans le cadre où les femmes travaillent. Une femme qui n’est pas épanouie, qui n’arrive pas à gérer ses menstrues n’arrive pas à se donner le meilleur d’elle-même à la tâche », a-t-elle argumenté. La question de l’accès aux toilettes à tous est depuis quelques années une priorité au niveau international, puisque les Objectifs pour le développement durable (Odd)  au niveau du chapitre 6.2 ont pour cible  d’ « assurer l’accès de tous, dans des conditions équitables, à des services d’assainissement et d’hygiène adéquats et mettre fin à la défécation en plein air, en accordant une attention particulière aux besoins des femmes et des filles et des personnes en situation vulnérable d’ici à 2030 ». Et d’ailleurs, l’édition 2019 de la Journée mondiale des toilettes célébrée, mardi 19 novembre 2019 a pour thème. « Ne laisser personne de côté ». Mais le bilan fait à ce jour de la marche vers l’Odd 6.2 montre clairement que le monde est encore loin d’atteindre cet objectif. Les chiffres ne sont pas rassurants tant au niveau national qu’à l’international d’où la mobilisation et la sensibilisation de la communauté internationale sur un aspect du développement souvent négligé et tabou, mais qui constitue un défi mondial. Pour Yadjidé Adissoda Gbèdo du Paphyr,  il est urgent d’introduire progressivement dans le programme scolaire la gestion de l’hygiène menstruelle. «  Il faudrait qu’ensemble, tous les acteurs s’asseyent autour de la table et définissent des priorités, une feuille de route pour intégrer ces thématiques dans nos politiques, dans nos stratégies pour que ça soit portée sur le plan institutionnel pour l’atteinte des Odd 6.2 », a-t-elle déclaré. Mais à défaut d’avoir de nouvelles latrines, chaque responsable d’établissement pourrait penser à mieux entretenir l’existant pour accorder à ces adolescents un environnement propre. C’est cela qui fait défaut déplore Olga Tchoscoba, la directrice du Ceg d’Agblangandan. Elle plaide pour que tous les collèges aient des toilettes et des infirmeries adéquates qui pourraient aider à avoir un espace propre aux filles.

Une stratégie d’entretien des toilettes au Ceg1 Akpro-Missérété

Au Collège d’enseignement général 1 Akpro-Missérété dans le département de l’Ouémé, une stratégie particulière a été mise en place pour l’entretien des toilettes. Selon Samuel Agossou, son directeur général, le problème de l’insalubrité des toilettes avait existé. « L’insalubrité des toilettes existait dans l’établissement dont j’ai la charge. Les toilettes étaient vraiment sales avec des odeurs nauséabondes. Les toilettes puaient vraiment. Il y a avait des papiers. Les élèves urinaient partout. Mais on a trouvé que cela dérange et que ce n’est pas bien. Si les agents sanitaires passent, nous allons payer des amendes. Donc, pour éviter ces choses-là et permettre aux enfants de travailler dans de bonnes conditions, nous avons mis sur pied cette stratégie de salubrité », a-t-il déclaré. Et comme stratégie de salubrité trouvée dans ce collège, il s’est agi de mettre en place des groupes de nettoyage. « Depuis trois ans, nous avons changé cette situation  en créant des groupes de nettoyage depuis la rentrée scolaire jusqu’à la fin de l’année scolaire. Donc, il y a un groupe de nettoyage de deux élèves par cabine. Si vous avez quatre cabines, cela fait huit élèves. Nous, au Ceg 1 Akpro-Missérété, nous avons six cabines pour 40 groupes pédagogiques à la fois. C’est peu, mais c’est suffisant quand même. Les répartitions ont été faites depuis la rentrée si bien qu’un élève nettoie les toilettes qu’une fois par an. Quand il le fait le lundi, cela fait à la fin de l’année. Cela permet à tous les élèves de passer et de faire le nettoyage. Le nettoyage se fait tous les soirs avant la fermeture de l’établissement. Tous les soirs, le groupe de tour se dirige avec des arrosoirs et des brosses pour le nettoyage. Evidemment, nous n’avons pas de gants pour tout le monde. Quand ils finissent, ils vont se laver les mains. Déjà dès le soir, tout est propre et le lendemain matin, les enfants peuvent l’utiliser. C’est ce que nous faisons ici », a-t-il expliqué.

 

Le nettoyage des toilettes, une autre forme d’éducation des élèves

Samuel Agossou estime que le nettoyage des toilettes à l’école n’est pas une corvée. Il participe de l’éducation des élèves. « Nettoyer les toilettes, c’est éducatif et même pédagogique. Le fait de créer des groupes de nettoyage n’empiète pas sur les textes qui interdisent les corvées. En fait, ce n’est pas une corvée », a-t-il laissé entendre. Selon ses dires, il revient à ceux qui utilisent les toilettes de prendre en charge l’entretien des toilettes. « On ne peut pas demander au gardien de faire ce travail tous les jours. Le gardien a sa tâche et on n’a pas payé des ouvriers au cours de l’année scolaire pour ces tâches. On n’a pas d’argent pour ça. Le budget de l’établissement n’a pas prévu de l’argent pour cela. Ce sont les élèves même qui s’organisent. Déjà au début de la rentrée, il y a l’élection des délégués et des conseillers. Ce sont donc les conseillers qui guident même les groupes d’élèves vers ces toilettes pour le nettoyage », a-t-il ajouté.

 

LM

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