Hommage à un ancien ministre de la République:Professeur Toussaint Tchitchi, «Le mécanicien du langage»

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Décédé le 30 novembre 2019 des suites d’une longue maladie à 71 ans, le Professeur titulaire des universités du Cames, Toussaint Yaovi Tchitchi aura marqué son temps. Il s’est surtout révélé pour son amour pour les langues africaines qu’il a promues en tant que professeur. Retour sur la vie de cet illustre « mécanicien du langage » et ancien premier ministre de la Communication de l’ère du renouveau démocratique.

Monter et démonter, agencer, dépiécer, c’est l’œuvre de Toussaint Tchitchi. L’homme que pleure la crème de la matière grise universitaire est une virtuose du langage. Sa mission et sa passion, c’est de vivre la langue dans toute sa dimension. Mécanicien, Toussaint l’était et le mot n’est pas fort. On dira même qu’il est un concepteur de la mécanique du langage, car il arrive avec génie à trouver dans les langues, des vertus communes qui élèvent l’âme et apaise le cœur. Ses apprenants disent qu’il effraie par son caractère méticuleux de haute portée. N’y va pas vers Toussaint qui veut, mais qui a du  cran. Derrière ses lunettes, l’homme pèse et soupèse sans réserve ni fioriture, le travail scientifique du candidat qui s’offre à lui. Il éprouve un plaisir inassouvi de saccager le piètre travail et d’élever le bon. L’ombre de l’homme a plané pendant des décennies dans ce département des sciences du langage et de la communication où il a su imprimer à tous les apprenants les vertus d’un savoir-parler sans écorchure. Adepte redoutable du français châtié, Toussaint était également un amoureux des langues nationales. L’homme, par quel génie on ne sait, arrive sans effort, à naviguer d’une langue à l’autre. Non content de les maîtriser, il les intègre avec une assurance surprenante. Les méandres de chacune des langues, leurs origines, leur sens et leur dimension, c’est son fort. Toussaint Tchitchi, le « Mécanicien du langage », comme il s’est fait appeler à sa sortie du premier Conseil des ministres sous le président Nicéphore Soglo, laisse un vide que la jeune génération mettra du temps à combler. Les jeunes qu’il a formés ont un devoir d’honneur à préserver. Ils doivent garder la flamme allumée. La flamme de la science, la flamme de la culture doit être préservée et enrichie pour que Toussaint, loin du séjour des hommes, puisse ne pas souffrir d’avoir laisser une génération orpheline et désorientée.

 

Hospice Alladayè 

 

 

Un homme très attaché à sa culture

Homme de science et de lettres, Toussaint Tchitchi s’est aussi révélé, au cours de son séjour terrestre, comme étant un homme très attaché à sa culture. Natif de Midangbé dans la Commune de Dogbo, il a consacré toute sa vie à défendre les valeurs culturelles de son aire géographique, mais surtout sa langue « adjagbé ». Son combat pour la promotion de cette langue remonte aux années 60 et 70, où après l’obtention de son Baccalauréat, il a poursuivi ses études universitaires dans ce sens à Lomé. « Adjagbé », sa langue maternelle, il en est jaloux. C’est pourquoi il a défendu l’orthographe « Adjagbé » jusqu’à sa mort. Outre sa langue, il a beaucoup contribué à la promotion des autres langues du pays. Car, à son avis, le Bénin ne peut se développer s’il ne valorise pas son riche patrimoine linguistique.  C’est fort de cette conviction que toutes les fois qu’on le sollicite pour des travaux de traduction de textes en langues nationales, il ne se fait pas prier. « La deuxième possibilité que j’ai exploité de lui, c’était dans le cadre de la traduction en langues nationales de textes simples pour l’alphabétisation des femmes dans le cadre des projets que je dirigeais pour la Danida. Il m’a aidé à traduire de petits textes en Adja et a permis à certains de ses collègues de traduire en Dendi, en yoruba quelques textes de lois et quelques histoires qui permettront aux femmes de lire à côté du feu après avoir fini leurs travaux champêtres », a témoigné Dr Elie Yebou. L’ancien ministre Karim Dramane lui reconnait aussi cette qualité d’homme de culture. « C’est un homme de culture et de sciences avec qui j’aimais beaucoup échangé », a-t-il reconnu. Le Dr Médard Dominique Bada aussi garde de lui le souvenir d’un grand homme de science et de la culture qui a été Coordonnateur adjoint de la formation doctorale linguistique appelée aujourd’hui Centre du langage et de la communication.

 

Joël S. Bossou

 

 

Initiateur du point de presse du Conseil des ministres

Le gouvernement, pour communiquer sur les grandes décisions prises lors de son conclave hebdomadaire, organise de façon régulière le point de presse du Conseil des ministres. Cet exercice auquel sont soumis les ministres porte-parole du gouvernement remonte à l’ère du renouveau démocratique. En effet, sorti d’un coma socioéconomique, le pays avait été mis sur les rails du développement par une jeune équipe des meilleurs de l’époque avec à sa tête le président Nicéphore Soglo. Cette équipe séduisait par la qualité de ses actions. Pour informer le peuple des décisions qui sont prises en Conseil des ministres, le gouvernement Soglo avait alors retenu la formule du point de presse du Conseil des ministres. Initiative du tout premier ministre chargé de la Communication de l’ère du renouveau démocratique, le professeur Toussaint Tchitchi, le point de presse du Conseil des ministres a été institué pour permettre au peuple de s’imprégner des grandes décisions prises au sommet de l’Etat. Depuis lors, les gouvernements successifs ont adopté la formule. Du gouvernement Soglo au gouvernement Talon en passant par les gouvernements de Kérékou et Yayi, tous ont sacrifié à la tradition du point de presse du Conseil des ministres.

 

Odi I. Aïtchédji

 

 

 

 

Quelques témoignages sur l’illustre disparu

 

Décédé le samedi 30 novembre 2019, au Cnhu de Cotonou des suites d’une longue maladie, le professeur Toussaint Tchitchi sera inhumé le 14 décembre 2019 à Dogbo-Midangbé, son village natal. Grand homme de culture, il a marqué les esprits au sein de la communauté universitaire, au sein du monde politique et de sa propre famille. Lire quelques témoignages des personnes qui l’ont côtoyé.

Karim Dramane, ancien ministre : « Je l’appelais « tous les saints »

 

« Toussaint Tchitchi fut un très grand ami. Il était ministre de la Communication sous la transition, de 1990-1991 et moi ministre de la Culture et des sports. Je le taquinais souvent en l’appelant  »tous les saints ». C’était un jeune frère très aimable, très attachant et très respectueux. J’avais beaucoup pleuré quand j’ai appris son décès. C’est un homme de culture et de sciences avec qui j’aimais beaucoup échanger. On s’est même revu dernièrement au cours du lancement d’un livre. A cette occasion, nous avons fait de très importants apports sur le système éducatif en général. J’apprécie toujours sa contribution qui est de très grande qualité. Je regrette le départ de ce grand ami que j’affectionne beaucoup et que j’aime bien taquiner en appelant tous les saints ».

 

Dr Ariane Djossou Sègla : Maitre de conférences des Universités/Cames Cheffe du département de philosophie : « C’est un professeur ami »

« Le professeur Tchitchi, je ne l’ai pas eu comme professeur directement, mais je l’ai connu dans différentes situations. La première fois où j’ai pris conntact avec lui, il était à l’Infre à Porto-Novo et moi je n’étais pas encore à l’époque recruté à l’Uac. Je travaillais pour une organisation internationale et on avait besoin de discuter des questions d’éducation pour des projets de développement. On m’a orientée vers lui et il a bien reçu la mission. Cela a permis que le pays puisse bénéficier plus tard de plusieurs fonds de cette organisation pour le secteur de l’éducation. La deuxième possibilité que j’ai exploitée de lui, c’était dans le cadre de la traduction en langues nationales de textes pour l’alphabétisation des femmes dans le cadre des projets que je dirigeais pour la Danida. Il m’a aidée à traduire de petits textes en Adja et a permis à certains de ses collègues de traduire en Dendi, en yoruba quelques textes de lois et quelques histoires qui permettront aux femmes de lire à côté du feu après avoir fini leurs travaux champêtres. La troisième opportunité, à l’Université, quand quelques années après cela, je devais faire mon dossier pour Maitre de Conférences, puisque j’étais Maître-assistant depuis 2000, alors en 2015 quand je voulais passer le test de Maître de conférences, le professeur Tchitchi m’a donnée du courage parce qu’il y a beaucoup de stress dans la préparation des dossiers. Il m’a même conduit à la mairie de Calavi pour légaliser certains documents qui avaient du mal à recevoir l’avis des autorités. Parce qu’il y a eu des activités dans la maison à l’époque, ce qui me dérangeais beaucoup. Pour moi, c’est une perte, c’est un professeur  ami, collègue. J’espérais toujours bénéficier de son assistance. Je ne peux que déplorer son départ, mais rendre grâce à Dieu qu’il soit déjà admis à la retraite et qu’il ait fait bonne œuvre pendant qu’il était en vie ».

 

Dr Folly Martial, Enseignant à Uac : « Il aime surtout la perfection… c’est un homme de rigueur »

« Le professeur Toussaint Tchitchi fut mon professeur. Il est également un papa parce que en 2004, quand je suis venus à Calavi ici, c’est lui que j’ai vu et il m’a pris comme son enfant et j’ai appris beaucoup de choses de lui. On est resté tout le temps ensemble et tout ce qu’il doit faire, il m’appelle. Avec sa rigueur, j’ai été obligé de prendre cette qualité qu’il a et tout ce qu’on entreprend, on le fait avec brio et beaucoup de perfection. Il aime surtout la perfection, et s’il vous confie quelque chose et que vous êtes incapable de faire tel qu’il le souhaite, il n’apprécie souvent pas. Donc, il vous fait reprendre. J’ai vraiment appris beaucoup de choses de lui et je regrette beaucoup son départ parce qu’il y a beaucoup de projets qui sont restés là maintenant. Je me demande si, seul, je pourrai faire quelque chose. Ce que je retiens de lui, c’est un homme de rigueur, un homme qui travaille. Il est toujours en train de faire quelque chose. Même à la maison, quand vous voulez le voir, c’est difficile. C’est quelqu’un qui ne dors pas. Il est toujours dans les papiers, toujours en train de faire quelque chose et je me demande si un jour, on pourra encore avoir quelqu’un de référence comme lui. Je doute fort. Mais comme c’est son destin, on ne peut rien. C’est la volonté de Dieu. Il est parti, nous allons prier pour que Dieu l’accepte là-bas et de là où il est, il peut nous aider à mieux faire, à le ressembler, à continuer son œuvre comme il  a toujours souhaité ».

 

Dr Elie Yebou, Enseignant chercheur à l’Uac : «  Ses étudiants admiraient »

« Je suis l’un des anciens étudiants du professeur Tchitchi. Je suis au département des sciences du langage et de la communication, département où le professeur a enseigné jusqu’à son admission à la retraite en 2014. J’ai rencontré l’homme pour la première fois en 1999 quand j’ai obtenu le Bac. Après mes études, j’ai rédigé mon mémoire, mais pas sous sa direction. Et ça, c’était en 2008. C’est après mon mémoire de maîtrise que j’ai approché l’homme pour qu’il m’oriente, pour qu’il suive mes recherches en Dea. Et c’est à partir de juillet 2008 que nous avons commencé à  collaborer jusqu’au 29 novembre passé. C’est lui qui a suivi mon mémoire de Dea soutenu en 2009. C’est lui qui a dirigé ma thèse soutenue en février 2013. Je dirai que c’est un enseignant qui est pointilleux et méticuleux. Méticuleux parce que quand il veut réaliser quelque chose, ou quand un étudiant veut réaliser quelque chose sous son regard, ce quelque chose doit être précis et concis. Il n’aime pas le désordre et il aime des analyses pointues. C’est pour cela que beaucoup d’étudiants le fuient. Si vous ne menez pas des analyses convaincantes, vous ne pouvez pas travailler avec lui. Il ne vous autorise pas à soutenir votre mémoire. La deuxième chose, ses rapports  avec ses collègues enseignants sont des rapports merveilleux même s’il ne partage pas les mêmes points de vue. Le professeur Tchitchi a développé sa théorie, qu’il a emprunté à Maurice Wisse et il est resté fidèle à cette théorie jusqu’à sa mort. Ceux qu’il a formés, nous autres, nous continuons l’œuvre, mais je me demande si nous pourrons être à la hauteur de la tâche, puisque c’est un enseignant dense. C’est pour cela que les gens le sollicitent souvent dans des jurys de thèse et même de Dea. Il s’est battu déjà depuis les années 70, quand il a obtenu son baccalauréat, il a défendu sa langue maternelle « Adjagbé ». A l’université, il a d’abord fait Lomé, et à cause d’un mouvement d’étudiant, sa bourse a été coupée. Quand la bourse a été coupée, les camarades étudiants ont été solidaires. Les autres boursiers ont commencé à souscrire pour l’aider à finir ses études et il s’est battu pour finir ses études. Il a défendu cette orthographe de Adjagbé jusqu’à sa mort. C’est un enseignant que beaucoup d’étudiants admiraient ».

Nicéphore Soglo : « Il faisait partie des meilleurs »

« Nous avons eu la chance, au sortir de la Conférence nationale, de travailler avec les meilleurs de l’époque. C’est le cas avec Mama Adamou N’Diaye à Kandi et Karim Dramane à Tchaourou. Je ne les connaissais pas forcément tous. Car je n’ai pas fait mes études au Dahomey d’alors. J’ai fait mes études au Togo, puis hors du continent. Donc, je les ai connus par des gens qui m’étaient proches et qui les connaissaient et me renseignaient à travers des fiches. Avec Toussaint Tchitchi, nous avons eu de bons rapports de travail et une franche collaboration. En ces moments de tristesse, je garde un bon souvenir de lui en m’inclinant devant sa mémoire. J’ai une pensée particulière pour les membres de sa famille. Et je prie pour que Dieu l’accueille dans son royaume de miséricorde ».

 

 

Dr Médard Dominique Bada, Professeur titulaire des Universités du Cames

« Tous les doctorants et étudiants garderont un bon souvenir de ce grand homme »

« J’ai connu le Professeur Tchitchi dans les années 1979 quand j’étais en première année de sociologie. Il nous a fait le cours de linguistique. Le Professeur Tchitchi, c’est un homme extraordinaire. Je lui dis souvent professeur Tchitchi, je n’ai pas oublié que je fus votre étudiant. Je l’ai succédé à la tête de l’Institut national de linguistique appliquée. Il était membre fondateur. Pour parler un peu de l’historique de cet institut, c’est pendant la période révolutionnaire. Il y avait la commission nationale de linguistique. Tchitchi a participé aux côtés de Théophile Nata etc. Il a beaucoup lutté pour que la commission nationale linguistique devienne le Centre national de linguistique appliquée. Il a été d’ailleurs le Directeur pendant plus de quatre années. Il a aussi lutté pour que ce centre-là devienne Institut national de linguistique appliquée. Le professeur Tchitchi fut Directeur de l’Institut national pour la formation et la recherche en éducation (Infre) où il a fait beaucoup de choses dans le domaine des sciences de l’éducation. Il a beaucoup contribué à la fondation de ce qui est devenue plus tard le département des sciences du langage et de la communication. Il a été coordonnateur adjoint de la formation doctorale linguistique qui est devenue Centre du langage et de la communication. Je pense que tous les doctorants et étudiants garderont un bon souvenir de ce grand homme de science et de la culture. Pour terminer, je dirai que ces nombreuses œuvres l’immortaliseront. La coordination de la formation doctorale du langage et de la communication n’oubliera jamais le professeur Tchitchi Toussaint ».

 

 

Christian Tossa, Neveu du disparu:

« C’est un père affectif, attentionné et rigoureux »

« C’est un papa très simple, honnête et plein d’amour et de bonté. Il y a trente-deux ans que mon géniteur (Maurice Tossa) est entré dans la béatitude éternelle. Avant cela, il a confié à son frère, tonton Toussaint, comme nous l’appelions, la mission de veiller sur ses enfants à l’image de Jésus-Christ qui disait à Jean voilà ta mère. Il s’est alors engagé à  accompagner ses neveux que nous sommes jusqu’à la fin de nos études. C’est un père hors pair. Je le dis, car il a été toujours présent à nos côtes, que ce soit dans les meilleurs moments de notre existence comme les mauvais. Il est attentif à nos discordes, nos divergences en famille et œuvre à instaurer un climat d’harmonie. Il y eut une fois où nous avons oublié de l’associer à l’une de nos manifestations. C’est ce jour-là que je l’avais vu s’énerver contre nous, les enfants de Maurice. Profitant d’une visite que nous lui avions rendue, il a déversé son mécontentement sur nous en disant : « Je ne comprends pas. Les enfants de Kouéchi ont commencé à m’écarter de leurs problèmes ». C’est dire donc tout l’enthousiasme qu’il a à accomplir la mission à lui confier par Kouéchi. Je retiens surtout son intégrité. Il a le pouvoir, la possibilité de nommer même si vous n’avez pas le profil requis. Mais, il se refuse de le faire préférant des promotions au mérite. C’est une qualité rare. A tort, certains de ses proches pensent qu’il n’accorde d’importance à leur évolution ».

Propos recueillis par Léonce Adjévi

Léonce Adjévi

 

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