Le Bénin, désormais, un pays à revenu intermédiaire:Le regard de l’économiste Albert Honlonkou 

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Depuis le 1er juillet 2020, le Bénin a effectué son entrée dans le cercle restreint des pays à revenu intermédiaire inférieur. Que comprendre de cette classification inédite de la Banque mondiale ? Que gagnent les Béninois de cette performance ? Et quoi faire pour maintenir la tendance économique actuelle ? Autant de questions auxquelles l’agrégé des sciences économiques à l’Université d’Abomey-Calavi, Albert Honlonkou, a apporté des réponses sur l’émission « Actu matin » de Canal3 Bénin, mardi 7 juillet 2020.
Notre pays le Bénin a rejoint la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Maroc dans le classement des pays à revenu intermédiaire. De quoi retourne concrètement cette classification ?
Albert Honlonkou : Chaque année, la Banque mondiale classe les pays en 4 catégories. Il y a les pays à revenu intermédiaire inférieur, les pays à revenu intermédiaire supérieur, les pays à revenu faible et les pays à revenu élevé. Cette année, le Bénin s’est retrouvé dans la tranche inférieure du revenu intermédiaire.
Quels sont les éléments qui entrent en faveur de ce classement ?
 Lorsqu’on a un résultat du genre, on est content. Cela veut dire que le gouvernement a travaillé. Mais quand on commence à analyser, on peut dire que cette performance est due au gouvernement antérieur parce que si le gouvernement défunt n’avait pas monté jusqu’à un certain niveau, celui actuel ne pourra pas être là où il est aujourd’hui. Quand on rentre plus à l’intérieur, nous devons être modestes pour plusieurs raisons. La première raison, c’est que notre Pib par habitant, calculé pour nous mettre dans cette tranche est 1250 dollars. Or dans cette catégorie, le Pib part de 1036 dollars à 4045 dollars. Cela veut dire que nous sommes très loin du seuil maximum des pays à revenu intermédiaire tranche inférieure. La deuxième raison, c’est le rebasage. Il faut dire que les statisticiens et les comptables nationaux ont un grand défi à relever à savoir : la construction des indicateurs qui sont comparables entre pays et dans le temps. A titre illustratif, lorsque vous produisez deux émissions à Canal3, moi je produis deux cours, le cultivateur produit deux kilos de maïs, il faudra additionner toutes ces données. Pour le faire, il faut utiliser des prix comme ce ne sont pas les mêmes produits pour apercevoir la valeur globale. Si on utilise une valeur de 2008 pour faire l’agrégation et celle de 2015, ce ne serait pas la même chose. Or, il faut les valeurs d’une même année. Le Bénin a l’habitude d’utiliser les valeurs de 2008 pour calculer le Pib. En 2018, nous avons changé de base. Au lieu de prendre les données de 2008, nous avons pris les données de 2015. Cela se justifie parce qu’il y a des choses que nous ne produisions pas auxquelles il faut donner de prix. Mais quand on le fait, il y a une augmentation mathématique. Donc quand le rebasage du Bénin a été fait, son Pib a connu une augmentation de 36%. Or de 2016 à 2019, notre Pib a augmenté de 25%. Le rebasage nous a donné plus de valeur que ce que nous avions. Ce qui veut dire globalement que ce que nous avons est artificiel. A partir de cet instant, on met un peu de bémol en analysant ces chiffres.
A qui profite ce bond du Bénin ?
C’est la bonne question. Et là, j’accuse les institutions créées par la communauté internationale. La communauté internationale a bien fait les choses. Il y a des institutions comme la Banque mondiale et le Fmi qu’on peut qualifier d’économiques qui se cantonnent sur les chiffres économiques et financiers et celles sociales à l’image du Pnud et du Bit. En 1997, c’est le Pnud qui a fait le premier rapport sur la pauvreté. Ce qui aurait été intéressant, c’est que ces institutions sortent leurs statistiques chaque année comme la Banque mondiale. Cela permettra de voir automatiquement comment le revenu généré est distribué. Dans un pays où vous avez des pauvres et des inégalités, c’est cela qui entraîne les conflits. J’accuse donc ces institutions sociales qui ne sont pas très actives comme celles économiques et financières. Si c’était le cas, on aura deux types de statistiques et la comparaison serait possible avec le bémol. Quand le revenu augmente et qu’une partie est investie dans la construction d’infrastructures sociocommunautaires, on voit tout de suite ceux qui en profitent. Ce sont les ingénieurs, ou ceux qui viennent de l’extérieur. Pendant ce temps, le pauvre n’en profite pas comme cela se doit et c’est cela qui cause les conflits.
Est-ce à dire que ces indices n’entrent pas en ligne de compte dans le travail que font le Fmi et la Banque mondiale ?
Parfois le Fmi et la Banque mondiale s’intéressent à la pauvreté mais c’est pas leur mission. Il y a des institutions comme le Pnud et le Bit qui sont dédiées pour cela. Elles peuvent calculer le taux d’emploi, de chômage et de la pauvreté par exemple. Le rapport de 2019 de la Bad par exemple a parlé de cela. Le rapport 2019 de la Banque mondiale a dit que l’économie béninoise n’est ni pauvre, ni inclusive. Ce qui veut dire qu’on a la croissance mais cela ne profite pas aux pauvres. Les consommations des pauvres n’augmentent pas comme celles des riches. A partir de ce moment, cela pose un problème. On ne met pas ces statistiques en évidence parce que la Banque mondiale et le Fmi interviennent. Chez elles, c’est la croissance économique, ce sont les comptes nationaux. Quand ça marche de ce côté, on se dit qu’on travaille en oubliant le côté social. Normalement, ce sont les institutions qui s’occupent du social qui devraient monter au créneau pour suivre ces statistiques sur le chômage et la pauvreté.
Les populations se demandent si les chiffres ne sont pas fabriqués quelque part. Comment est-ce que cela se gère ?
On ne peut rien reprocher au gouvernement. Tout ce qui est réussi, il essaiera de le mettre en évidence. C’est peut-être la société civile et d’autres institutions qui doivent veiller au grain pour attirer l’attention des dirigeants. C’est pour cela que je disais que les institutions comme le Pnud et le Bit ne sont pas proactives.
Ne voyez-vous qu’elles ne communiquent pas assez autour de leurs résultats qui sont mis à la disposition des différents gouvernements quant à eux de pouvoir en tenir compte?
Si elles ne communiquent pas autour de leurs résultats parce qu’ils sont défavorables aux gouvernements, c’est le rôle des médias de dévoiler ces statistiques en les mettant en parallèle avec les autres statistiques pour tirer les leçons.
Sur quels leviers le Bénin doit-il agir pour aller au-delà des performances actuelles ?
Il faut essayer de maintenir la tendance. J’ai vérifié les statistiques, il y a des pays qui ont reculé. Le Bénin doit tout faire pour avancer. Avec la pandémie du Covid-19 où notre taux de croissance est à la baisse, j’ai peur. Chaque année, la Banque mondiale révise le seuil. Cette année, c’est 1036 dollars. Nous sommes à 1250 dollars.  L’année prochaine, le seuil sera sûrement remonté.
Ceux qui critiquent le rebasage, ont-ils tort ou raison ?
Selon moi, ils ont tort parce qu’il y a des arguments techniques qui justifient le rebasage. Quand on le fait tout au moins pendant un certain nombre d’années, il faut faire extrêmement attention. Si on utilise les résultats du rebasage comme une performance, c’est là que cela devient compliquer.
Pourquoi aller encore sur le marché financier malgré cette performance ?
Le financement de l’Etat est un autre problème. Il y a le fait qu’on collecte les impôts. Avant que ces derniers ne soient disponibles, il faut avoir de l’argent. C’est ce qui amène le gouvernement à aller sur le marché financier pour emprunter de l’argent. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas des emprunts supplémentaires qui font que la dette augmente d’années en années mais sur le marché des bonds du trésor, ce n’est pas un grand problème. Il faut aller au fond et analyser pour comprendre si la part d’endettement est bonne est pas.
Y-a-t-il des opportunités qui s’offrent au Bénin quand on enregistre ce genre de performance ?
Au niveau de l’Association internationale de développement, on peut bénéficier des prêts concessionnels mais au fur et à mesure que vous progressez, vous n’avez plus besoin des faveurs car on vous considère comme riche. Mais nous sonne au début et cela n’aura pas d’influence.
Source : Canal3

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