Le monétariste Codjo Dado analyse le processus d’adoption de l’Eco

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Monétariste et Professeur à l’Ecole nationale d’économie appliqué et de managment (Eneam) à Cotonou, Codjo Dado, analyse pour nos lecteurs le processus qui a amené les pays de l’espace Cedeao a adopté l’Eco. Pour l’enseignant, il reste cependant beaucoup à faire pour parfaire le processus. Lire son entretien.

Dans une sortie médiatique sur Rfi et France 24, le  président Patrice Talon avait  fustigé le fonctionnement  du Cfa et propose que la gestion en soit confiée à la Banque centrale africaine. Est-ce une position actuellement tenable?

 

Codjo Dado: Le fonctionnement de la zone du franc Cfa avait fait l’objet d’accords par lesquels la garantie de  convertibilité du franc Cfa en Euro, et par le biais de l’Euro en toutes autres devises internationales, était assurée par la France. Cette garantie signifie que la France, à travers le Trésor  français, s’engageait à fournir aux Etats africains de la zone toutes les sommes en Euro dont ils avaient besoin pour le paiement de leurs importations de marchandises. En contre-partie, la Bceao pour l’Afrique de l’Ouest, la Beac pour L’Afrique centrale domicilie dans un compte appelé compte d’opération ouvert dans les livres du Trésor français au nom des Banques Centrales africaines tout ou partie de leurs réserves de change ou devises, 65% au minimum à l’origine, 50% au minimum actuellement.

Le solde du compte d’opération peut, en principe, être débiteur sans limites. Mais il ne s’agit là que d’une possibilité fortement limitée pour deux raisons :

 

1- Le compte fonctionne comme un pool de devises dans lequel tous les pays membres versent et puisent en cas de besoin, si bien que les déficits des uns sont en général  couverts par les excédents des autres ce qui permet de maintenir au compte un solde en général créditeur.

 

2- La Bceao est tenue de respecter entre ses avoirs en devises et ses engagements à vue un seuil minimum de couverture de 20% en dessous duquel des mesures de sauvegarde appropriée doivent être prises.

 En particulier, à partir de ce seuil qui déclenche une sorte de sonnette d’alarme, la  Banque centrale doit

 Demander cession à son profit contre francs Cfa des disponibilités extérieures détenues par tous les   organismes publics et privés des Etats de la zone : c’est la clause  de «  ratissage » des avoirs extérieurs.

 Inviter les Etats membres à user de leur droit de tirage auprès du Fmi, et donc, à prendre  les mesures de redressement que le recours aux crédits du Fmi implique.

Dans tous les cas le recours aux avances du Trésor français ne doit intervenir qu’en dernier ressort après la mise en œuvre de toutes les mesures de sauvegarde.

Il faut dire que tous ces ‘’gardes fous’’ permettent au compte d’opération de demeurer en général créditeur, souvent de plusieurs centaines de milliards d’euros, et, c’est la gestion optimale au profit des pays africains de ces milliards d’euros logés au Trésors français qui fait beaucoup polémique.

En effet, avec  l’avènement de l’Euro et l’arrimage du FCfa à l’Euro et non plus au franc français qui n’existe plus, il était facilement concevable une réforme de la zone du FCfa avec des accords signés entre les Banques Centrales africaines et la Banque centrale européenne (Bce) émettrice et garante de l’Euro.  Il n’est plus facile de comprendre pour quelles raisons la France n’a pas voulu transférer la ‘’charge’’ de la garantie du FCfa à la Bce. Il faut dire avec Jude Eggoh dans Magasine essor des organisations décembre 2018,  qu’au-delà des avantages même infimes par rapport à son Pnb que tirerait la France de la gestion du compte d’opération, la zone FCfa procure à la France un intérêt géostratégique en lui permettant de conserver une sphère d’influence dans ses colonies…

Toutes les Banques centrales du monde gèrent  leurs devises  extérieures qu’elles domicilient généralement auprès des Banques Centrales et des banques des pays partenaires ou auprès  d’autres organismes financiers internationaux comme la Banque des règlements internationaux (Bri) pour couvrir leur émission monétaire interne  mais aussi et surtout pour défendre la valeur de la monnaie nationale sur le marché des changes, soit en achetant, soit en vendant des devises contre monnaie nationale. La proposition du président Talon dans sa sortie médiatique du 7 novembre 2019  et l’annonce de la fin de la zone du FCfa du 21 décembre du président Ouattara visent  une réforme de la zone ouest africaine du FCfa pour permettre à la Bceao de fonctionner normalement comme toutes les Banques centrales du monde.

 

Cette réforme, on sait un peu plus maintenant, va se traduire par :

 Le changement du nom FCfa qui deviendra  l’Eco, une nouvelle monnaie qui  sera comme par le passé arrimée à l’Euro par un taux de change fixe ;

 L’arrêt de la centralisation des réserves de change au compte d’opération qui sera fermé et, en dépit de cela, à la demande des Etats africains, la France va maintenir la garantie de convertibilité la nouvelle monnaie en offrant à la Bceao les devises nécessaires en cas de crises de change.

Le retrait des représentants  de la France des organes de gestion de la monnaie commune, l’Eco, émise par la Bceao (Conseil d’administration de la Bceao, Comité de politique monétaire, Comité national de crédit)

A vrai dire, cette  réforme envisagée qui remet  en cause les anciens accords de la garantie du FCfa, parachève le processus d’africanisation de la gestion de cette monnaie commune amorcé en 1975 avec le transfert du siège de la Bceao de Paris à Dakar et la nomination du premier gouverneur africain de cette Banque  en la personne de Abdoulaye Fadiga. La réforme sera   bien mise en œuvre ou connaîtra un début de mise œuvre  en 2020 parce qu’elle a le soutien de la France et par ce qu’elle nécessite l’accord unanime des chefs d’Etats et de gouvernement de l’Umoa, ce qui, au dire du président Ouattara est également requis et, un nouvel accord de coopération monétaire avec  la France a même été déjà  signé.

 

Selon une école d’économistes virulents contre le Cfa,  les pays qui ne battent pas monnaie ne peuvent se développer. Êtes-vous de cet avis?

 

 La question de battre monnaie et d’en assurer la pleine gestion est très importante parce que tous les pays aujourd’hui industrialisés, à un ou à un autre de leur histoire économique, avaient pleinement utilisé l’instrument monétaire à travers le crédit bancaire pour promouvoir leur croissance et leur développement.   Cependant, si le fait de battre monnaie est un attribut de la souveraineté des Etats, il ne suffit pas à lui seul à promouvoir un développement rapide. Une monnaie n’est véritablement une monnaie viable lorsqu’elle se remplit  par des biens et services nationaux, c’est-à-dire,  lorsque l’appareil national de production permet de répondre aux besoins diversifiés des détenteurs  de cette monnaie, autrement dit, lorsque  la monnaie considérée est capable d’offrir à ses détenteurs internes et externes les services de liquidité que ceux-ci en attendent. Une monnaie nationale qui n’est utilisée principalement pour acheter les biens et services étrangers n’est pas une monnaie viable parce qu’elle doit être vendue contre une devise étrangère et détruite chaque fois qu’elle est utilisée dans une transaction. Aussi est-elle porteuse d’un degré de risque très élevé. C’est la raison pour laquelle dans certains pays africains qui ont fait, à leur accession à l’indépendance, l’option courageuse de battre leur propre monnaie, les agents économiques préfèrent souvent  délaisser la monnaie locale pour utiliser des devises étrangères avec qui elles tirent leur force, leur liquidité de la puissance des appareils de production des pays émetteurs, c’est-à-dire, de la capacité de ces derniers à produire des biens aussi diversifiés que possible répondant aux besoins des populations locales et étrangères.

Si la livre sterling avait rayonné au XIXème  et  au début du XXième siècle, c’était parce que les détenteurs internes et externes de la monnaie anglaise pouvaient tout acheter en Grande Bretagne. Si le dollar américain a pris la relève après la deuxième guerre mondiale, c’est parce que la monnaie américaine était devenue entre- temps plus désirée, parce que rendant mieux que toutes les monnaies du monde occidental les services de liquidité et que par conséquent, tout détenteur de dollar a l’assurance qu’il peut, à tout moment l’échanger contre un produit américain…

Le franc Cfa tire sa force, sa liquidité de la puissance des appareils de production de la France et, après l’avènement de l’Euro, des pays partageant l’usage de l’Euro, cette monnaie à laquelle il est rattaché par un taux de change fixe et irrévocable et qui permet à ses détenteurs d’avoir largement accès, sans aucun souci, aux produits manufacturés d’importation de la France et de l’Europe mais aussi  de tous les autres pays industrialisés, et tout cela grâce à la garantie monétaire de la France.

Nous ne disons pas qu’il est impossible aux pays africains  de la zone du franc Cfa de battre une monnaie décrochée de l’Euro et d’en assurer collectivement la gestion au profit de leur développement. Nous sommes en train de dire que battre monnaie n’est pas une panacée et qu’un pays qui ne produit pas les biens répondant aux besoins diversifiés de ses populations ne peut disposer d’une monnaie viable, désirée et détenue en toute confiance par les populations ; autrement dit, un pays qui ne produit pas les biens et services répondant  aux besoins de ses populations ne peut disposer d’une monnaie viable et ne peut se développer.

 

Depuis peu, des réflexions se mènent autour de l’Eco, une monnaie qui sera utilisé dans l’espace Cedeao.  Est-ce un choix réaliste, vu le poids d’un pays anglophone comme le Nigeria dans la sous-région ?

 

La question  de la mise en place  d’une union économique et monétaire plus large avec une monnaie unique dans le cadre de la Cedeao était depuis longtemps  à l’ordre du jour. C’est un projet ambitieux, réaliste et réalisable. L’annonce du 21 décembre  du président Ouattara de la fin de la zone du FCfa de l’Umoa et de son remplacement en 2020 par l’Eco, fait de cette question une actualité brulante. Selon l’annonce du président Ouattara, le projet d’unification monétaire  de la Cedeao se réalisera en  deux étapes : l’Eco sera d’abord la monnaie des huit pays de l’Umoa dans une première étape avant de devenir à terme, dans une deuxième étape, la monnaie de l’ensemble des pays de la Cedeao. Si l’avènement de la deuxième étape nécessite comme il a été souvent dit, une certaine convergence des performances macroéconomiques surtout en matière d’inflation pour les pays hors zone FCfa, il nécessite surtout une refonte des appareils productifs des pays du franc Cfa bien moulés que les pays anglophones dans l’importation et la consommation des produits industriels des pays du Nord. Il faut dire que le géant Nigeria, en plus d’être producteur de pétrole,  dispose sans nul doute dans la sous-région  d’un appareil productif plus diversifié et plus dynamique, et c’est ce qui est craint : importer des produits nigérians ou ghanéens au détriment des produits européens, américains ou asiatiques ! Pourtant, le traité de la Cedeao a été signé depuis 1975, près de 45 ans ! Pendant tout ce temps, presque rien n’a été fait dans les pays du franc Cfa pour changer le statuquo, parce que grâce à la garantie du franc Cfa nous pouvons tout importer des pays du Nord ! Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas dans la sous-région nous passer du Nigeria. Ce qu’il faut aussi pour les pays du franc Cfa en général et pour le Bénin en particulier, c’est de prendre réellement conscience de la grande faiblesse de leurs appareils productifs, de travailler franchement  dans le sens de leur développement afin d’être en mesure d’exporter dans la sous-région et partant, dans le monde entier, des produits  agricoles et industriels de qualité à des prix compétitifs.

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