Non-mise en application de la Loi 2017-39: Les causes d’une lutte avortée contre les sachets plastiques

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400 ans, c’est le temps moyen de décomposition d’un sac plastique.  C’est pourquoi le législateur béninois, depuis le 27 juin 2018, a interdit la fabrication, l’importation, la vente, et l’utilisation des sachets plastiques, afin d’en  limiter l’impact négatif sur les écosystèmes et l’économie nationale. Paradoxalement, la loi 2017-39 peine toujours à prendre  et les sachets plastiques font toujours partie du quotidien des Béninois. Enquête.

« C’est un échec, tout simplement parce que c’est une politique qui a été mise en place sans un vrai plan d’action. Je pense que c’est encore pire qu’avant. Aujourd’hui, nous avons des sacs plastiques de tous genres et de toutes les couleurs. Ils en font de plus légers qu’ils appellent du « bio dégradables », mais c’est pire. S’il n’y a pas une vraie répression, je pense que c’est perdu d’avance. On nous a juste mis la poudre aux yeux. C’est dommage. Arrêtons d’utiliser des sacs plastiques et passons aux choses sérieuses». Adjokè  Pinabel, présidente de l’Ong Tamaee, n’en démord pas. Sa colère est vive. Pour elle, c’est inadmissible qu’après le vote de la loi 2017-39, les « sachets plastiques » continuent de dicter la loi dans les grandes villes du Bénin. A la tête d’une association de bénévoles installée à Agblangandan dans la Commune de Sèmè-Podji, Adjokè Pinabel  et les siens  œuvrent, depuis quelques années,   pour la protection de la nature et le recyclage. Sa colère est d’autant plus juste qu’à Cotonou, certains quartiers, rues et marchés sont toujours submergés par les ordures et les sachets plastiques. Or, l’on ne peut se  développer sans s’attaquer de front aux nombreux maux qui mettent à mal l’environnement et le cadre de vie des populations. Et pour cause! C’est connu, les sachets plastiques non biodégradables sont un désastre pour l’environnement et la biodiversité. Leurs  résidus polluent les sols, les eaux, les mers, les océans et sont une menace pour la survie des espèces qui s’y trouvent. Par ailleurs, des molécules d’hydrocarbures issues de la décomposition de ces sachets se retrouvent dans l’environnement et dans les estomacs des tortues, poissons, sans compter les rivières et les sols. C’est pourquoi, en novembre 2017, les députés béninois ont voté à l’unanimité l’interdiction de l’utilisation des sachets plastiques. Pour Adjokè Pinabel, si la mise en application de cette  loi n’est pas encore   effective,  ce n’est pas « par défaut de sensibilisation, mais par  manque de volonté politique ». Car, soutient-elle, s’il y avait vraiment une politique de répression pour ceux qui le commercialisent et l’utilisent, on aurait aujourd’hui des résultats positifs. «  L’inaction actuelle est une question de volonté politique. La détermination à aller jusqu’au bout des choses que l’on trouve justes, est importante pour la communauté.  Il s’agit de proposer des alternatives et solutions de substitution. Ce n’est pas ce qui manque. Nous avons énormément de choix », prévient-elle

 

Prendre exemple sur le Ghana, le Rwanda

 et le Kenya

 

Du côté du ministère  du Cadre de vie et du développement durable, l’ex-coordonnatrice du Projet de promotion des emballages biodégradables, Yvette Gauthé Boko, appelle à une réponse globale contre le fléau que constitue l’usage des sachets plastiques. « Nous sommes toujours à l’étape de la sensibilisation. Il y a beaucoup d’Ong sur le terrain sur tout le territoire », déclare-t-elle. Pour l’ex-coordonnatrice, le défi majeur qui reste à relever, c’est la problématique de la porosité des frontières, afin d’endiguer l’importation des sachets plastiques du Nigéria.Environ 500 milliards de sacs en plastique sont produits dans le monde chaque année, pour une durée d’usage moyenne de 20 minutes. C’est pourquoi, entre autres, l’Afrique du Sud, le Mali, le Sénégal, le Maroc et le Kenya ont  prohibé leur utilisation. En France, les sacs plastiques à usage unique sont interdits en caisse depuis le 1er juillet 2016. Cinq ans plus tôt, l’Italie faisait de même. Car avec 8 à 12 millions de tonnes de plastique qui finissent dans les océans par an, c’est l’ensemble de l’écosystème qui est mis en danger, avec d’incommensurables ravages à la faune, la pêche et le tourisme. D’ailleurs, la pollution par le plastique coûte à l’océan, 1 million d’oiseaux de mer et 100 000 mammifères marins par an. Globalement, le plastique représente 8 milliards de dollars de dommages aux écosystèmes marins par an. Ce qui offusque certains activistes, défenseurs de la cause environnementale, c’est que la bataille pour en arriver à une loi comme la 2017-39 au Bénin, a pris presque 2 décennies. Il est donc incompréhensible que son application rencontre autant de blocages aujourd’hui. D’autant plus que,  malgré cette loi, l’importation et la commercialisation des sachets plastiques continuent de plus belle. Initiatrice de la campagne « Sachets héloué », pour nettoyer les artères de Cotonou, Sandra Idossou, en observatrice attentive de l’évolution des questions  environnementales,  explique pourquoi la loi peine à prendre : « Nous nous étions dits qu’en six mois, les sachets plastiques pourraient disparaître de la circulation. Malheureusement, presque deux ans après, nous n’avons pas beaucoup avancé. Tout simplement, parce que toutes les dispositions prévues par la loi n’ont pas été mises en application. La loi prévoit la répression pour les commerçants, les détenteurs et les distributeurs. Cette répression n’a pas été mise en place. Une loi ne peut porter que si, derrière,  sa mise en application est bien définie. Or, les commerçants qui avaient six mois pour arrêter l’importation, continuent, d’en importer».

 

Vaine polémique autour du

« biodégradable » ?

 

Abondant dans le même sens que Sandra Idossou, Sharaf Gbadamassi, étudiant en gestion et comptabilité à Cotonou, invite  pouvoirs publics et autorités communales à prendre exemple sur le Ghana pour améliorer et faire avancer la politique environnementale. Pour le jeune étudiant en effet, le manque de poubelles est le véritable problème dans les grandes villes du Bénin. Ce qui fait que cette loi n’est pas appliquée selon lui, c’est le fait qu’il n’y ait pas de poubelles sur les grands axes aux carrefours et aux différents arrêts de bus. « Au Ghana, dans les bus, après consommation, on dépose les sachets plastiques dans les poubelles prévues à cet effet. Il faut donc que le gouvernement exige à la Mairie de déposer les poubelles aux différents carrefours pour récupérer les sachets plastiques », suggère-t-il. Selon Sandra Idossou, pour corriger le tir, il faut peut-être revoir la loi en elle-même et comment elle est écrite. Ce qui cloche avec la loi 2017-39 selon elle, c’est qu’elle autorise les sachets biodégradables. « On aurait dû faire comme le Rwanda et le Kenya, qui ont purement interdit les sachets plastiques. Cela aurait permis d’éviter la polémique autour de ce qui est biodégradable ou ne l’est pas » suggère-t-elle.

 

« Nos enfants grandiront avec une

compréhension de la nature »

 

Le reste, c’est un problème d’éducation et de comportement explique Sharaf Gbadamassi. En effet, « y jeter les ordures, les restes de nourritures, les papiers-mouchoirs blancs  et les sachets plastiques, deviendra une routine. C’est un défi nécessaire à relever pour un développement durable. Car le développement passera par l’extinction de ces petits maux qui gangrènent notre société », déclare l’étudiant. Journaliste spécialisé  dans les questions environnementales à Cotonou,  A.M. porte un regard critique sur le projet et tire un bilan ni plus ni moins mitigé, «marqué par l’inaction et le manque de répression». S’il reconnaît qu’il y a eu des efforts de sensibilisation, il dénonce « l’indisponibilité des sachets bio sur le marché. Ce qui fait, poursuit-il,  que « par ignorance tout le monde ou presque utilise les sachets plastiques, achète des nourritures chaudes dans ces sachets, au mépris des conséquences sur la santé et l’environnement ». Pour autant et contrairement à ceux qui tirent des conclusions hâtives,  A.M pense que  la loi 2017-39 est bien adaptée aux  réalités béninoises. Pour sa part, Adjokè  Pinabel, insiste sur  la prise en compte de l’intérêt du peuple. Avant de conclure un brin amer et déçue : « Nous espérons qu’avec le travail que nous faisons en amont, nos enfants grandiront avec une compréhension de la nature qui leur permettra de prendre des décisions beaucoup plus objectives que nos dirigeants actuels ».

Wilfrid Noubadan 

 

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