Récit d’un drame conjugal socio-politique au Bénin:Affaire Taïgla, 50 ans après…

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Nous étions en janvier 1970, plus précisément dans la nuit du 16 au 17  à Cotonou où cette affaire du lieutenant des Douanes André Taïgla éclata. C’est le couple André Taïgla et Thérèse Hountondji qui vivait à la cité douanière de Ganhi (résidence de fonction), actuellement domaine du Service d’intervention rapide des Douanes béninoises du Littoral/Atlantique (Service Contentieux) à côté de Azalaï Hôtel de la plage de Cotonou. Il y a donc 50 ans que tout Cotonou s’est réveillée prise d’émoi par ce drame conjugal qui a tôt fait de prendre une allure politico-insurrectionnelle résolue dans le sang par l’Exécutif d’alors. Faits et récit. 

Comme cela arrive quelques fois dans un foyer conjugal, le couple Taïgla a des difficultés de vivre-ensemble parce que l’épouse a commencé par soupçonner son mari d’avoir des maîtresses et que celui-ci la néglige au profit des gourgandines du dehors. Elle décida alors de mettre fin mystiquement à la vie de son mari afin d’être la seule épouse légale à hériter des biens. Elle tenta par maints procédés mystiques (gris-gris) d’enlever la vie à son mari, mais n’y parvient pas. Alors, de fil en aiguille à la recherche d’un tueur professionnel, elle fit la rencontre du nommé Christophe Bamiwalé Babagbéto, un chauffeur au chômage à qui dame Thérèse rendit visite en juin 1969 dans le faubourg de Godomey situé à environ 10km de la ville Cotonou. Elle entretint Babagbéto de son projet funeste, et les deux tombèrent d’accord de l’élimination physique de son mari.

En retour, dame Thérèse lui promit du travail. C’est le premier tueur à gage recruté. Pour la réalisation du projet funeste, dame Thérèse loua une chambre à Babagbéto à Cotonou et chargea ce dernier de recruter des tueurs à gages de son acabit. A force de fréquenter Babagbéto dans son appartement de Cotonou, dame Thérèse commença à entretenir des relations intimes avec celui-ci qui devint son amant. Une fois ayant pris goût à ses fréquentations extra-conjugales avec son tout nouvel amant, dame Thérèse Hountondji pressa Babagbéto à vite recruter les autres tueurs à gages pour mettre fin rapidement aux jours de son  époux, le lieutenant des Douanes André Taïgla qui était devenu, entre-temps très gênant pour les deux amants (Thérèse et Babagbéto).

Les tueurs du même acabit que Babagbéto recrutés ont reçu de dame Thérèse, la somme de mille (1.000) F. Cfa (c’est beaucoup à l’époque) et 1 litre de liqueur locale (Sodabi). Puis, ils passèrent à une première tentative d’assassinat du lieutenant Taïgla qui échoua en juin 1969 parce que le mari de dame Thérèse fut averti cette nuit-là par des bruits de pas de marche assez étranges dans son appartement et eût le temps de charger son pistolet. Les malfaiteurs, qui projetèrent de l’assommer en plein sommeil, eurent la vie sauve en prenant leurs jambes au cou.          

Non contente de ce premier coup qui a foiré, dame Thérèse revint à la charge, le 13 janvier 1970 pour exhorter, à nouveau, ses hommes de mains à finir ce qu’ils ont commencé : le plan d’assassinat de son mari auquel elle tenait. La rançon fut conclue à huit mille (8.000) FCfa avec une avance payée et le solde à remettre au lendemain de l’exécution du plan funeste.

C’est ainsi que dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17 janvier 1970, les malfaiteurs passèrent une seconde fois à l’acte en se positionnant dans divers endroits de l’appartement de la résidence du douanier. Mais bien avant, dame Thérèse a pris soin d’enfermer leur fille Clarisse, à peine âgée de 13 ans à l’époque, à l’intérieur de la cuisine et a maintenu le chien de la résidence dans les liens d’une chaîne.  

Le lieutenant Taïgla ne se doutant de rien, rentra à la maison, et une fois dans son salon, déposa son casse-croûte sur la table. Au moment où il faisait ce geste, il vit une lueur étrange et entendit une déflagration. C’est Babagbéto armé d’un pistolet de fabrication artisanale acheté à Cana, dans le centre du Bénin, par dame Thérèse qui venait d’ouvrir le feu sur lui. La réaction de l’officier des Douanes a été de se projeter par terre. Mais à peine a-t-il esquivé ce geste qu’il reçut un grand coup de machette sur la nuque, coup  asséné par Nouatin Agbessi dit Sodabi. Les trois autres tueurs étaient sortis de leurs cachettes et s’abattent sur le pauvre douanier avec l’aide de dame Thérèse ; les uns avec de coupe-coupe, d’autres avec de gourdins ou de couteaux. Ce fût une véritable boucherie humaine ! Ensemble, ils finirent avec le lieutenant André Taïgla qui passa de vie à trépas à 45 printemps.

 

Le macchabée encombrant

 

Maintenant que le sale boulot fut accompli, il faut se débarrasser du macchabée. C’est ainsi qu’ils mirent le corps dans un sac de jute (Tchaki) préparé à cet effet par dame Thérèse. Puis, les compères tentèrent de transporter le colis macabre jusqu’à la berge de la plage en face de la résidence pour faire disparaître le corps dans l’océan Atlantique. Le chien déjà enchaîné, ayant eu le flair que quelque chose de grave est arrivé à son maître, s’était débattu et réussit à se détacher. Il prit en chasse les malfaiteurs qui n’ont eu la vie sauve à cet instant-là de leur crime qu’en prenant leurs jambes au cou. Qui pour prendre par le portail de la résidence, qui pour prendre par le mur pour vite s’échapper à la furie du chien subitement enragé.        

Le colis macabre étant resté seul aux bras de dame Thérèse, cette dernière eut l’idée d’appeler la police à qui elle déclara au téléphone qu’au retour de la salle de cinéma Vog, très en vogue à l’époque à Cotonou, où elle s’était rendue pour regarder un film en compagnie de sa fille Clarisse, qu’elle a découvert le corps de son mari à la maison gisant dans le sang.            

Vu la qualité du défunt, un Lieutenant des Douanes dahoméennes à l’époque, le Commissariat central de Cotonou dirigé à l’époque par le Commissaire Pascal Tchiakpè et ses hommes débarquèrent aussitôt sur les lieux du crime. Intriguée par les circonstances troubles du drame et au regard de certains faits assez étranges constatés sur les lieux du drame, avant toute autre action, la police décida d’auditionner d’abord leur fille Clarisse, entre temps libérée de la cuisine par sa maman. C’est lors de son audition que la petite informa la police qu’elle méconnaissait les  circonstances de la mort de son papa. Puis, elle ajouta, qu’avant de découvrir le cadavre de son père, sa maman l’avait entre-temps enfermé dans la cuisine.

Mais jusque-là, dame Thérèse continuait toujours de faire balader le Commissaire Pascal Tchiakpè et ses hommes lors de ses interrogatoires qui durèrent depuis près d’une semaine où ce crime fut commis.

Mais dans le week-end qui a suivi celui de l’interpellation de dame Thérèse, plus précisément le samedi 24 janvier 1970, le Commissariat central de Cotonou, comme à son habitude, fit une rafle dans les quartiers chauds de Cotonou dont celui de Placodji, mitoyen à la résidence du couple Taïgla. Lors de cette rafle policière nocturne, furent arrêtés des délinquants dont quelques prostituées détenues au lieu de privation de liberté. Le lendemain où d’habitude, les gardés à vue sont sortis de leurs cellules pour leurs besoins de toilettes matinales, incidemment, une des prostituées reconnut dame Thérèse dans le lot et cria subitement : « Mais, c’est la femme du douanier de mon quartier qui a fréquemment des disputes de ménage avec son mari que je vois-là… ! »

Déjà confiant de l’information capitale donnée par la petite Clarisse puis, réconforté par cette annonce inouïe faite par la prostituée raflée la veille, le Commissaire Pascal Tchiakpè entreprit de poser une question préjudicielle à dame Thérèse : « Quel est le titre du film que vous êtes allée regarder au cinéma Vog le jour de l’assassinat de votre époux ? »

Là-dessus, dame Thérèse fut plantée ! Elle était incapable de donner le titre du film qu’elle affirmait pourtant aller regarder. Le déclic est ainsi donné pour que le pot aux roses soit découvert. Envahie de questions pointues, dame Thérèse Hountondji finit par passer aux aveux et cita les noms de ses complices.

 

De la traque à l’abattage des tueurs à gages

 

La police entreprit de procéder à l’arrestation de tous les criminels. La traque fut mise sur les malfaiteurs et tous furent appréhendés en moins d’une semaine. Seul Nouatin Agbessi dit Sodabi est resté introuvable. Ce dernier s’était réfugié dans la zone marécageuse et très touffue à l’époque de hautes herbes du quartier Agla, emplacement actuel de la pâtisserie Pantagruel en face du Stade de l’Amitié Général Mathieu Kérékou de Kouhounou à Cotonou.

Le sieur Sodabi, dans cette forêt à l’époque, se faisait approvisionner tard la nuit par un de ses neveux qui avait pour méthode, une fois arrivé à la lisière de la forêt, de siffler d’une manière assez particulière qui alerta le « fauve » à sortir de sa tanière pour réceptionner les vivres à lui apportées. La police, très arc-boutée sur l’enquête, finit par découvrir le manège de Nouatin Agbessi dit Sodabi et son neveu. Ce dernier, arrêté, passa aux aveux et entreprit de collaborer avec la police pour prendre le fugitif.

Le jour fut fixé et les agents de la police par dizaine s’étaient positionnés de part et d’autre du sentier d’où surgit d’habitude nuitamment le sieur Sodabi pour réceptionner ses vivres.      

Le guet-apens ourdi avec la complicité du neveu, Sodabi, ignorant de la souricière, sortit de sa cachette comme d’habitude pour rencontrer son neveu lorsque le grappin de la police fut mis sur lui. L’histoire raconte que lors de son arrestation, il menaça de tuer son neveu, une fois qu’il serait libéré. Effectivement, Nouatin Agbessi dit Sodabi qui détiendrait de grands pouvoirs mystiques était très craint dans son milieu du faubourg de Godomey où il est raconté, qu’il aurait droit de vie ou de mort sur quiconque.

Le dossier du crime étant confié à la justice, toutes les diligences furent accomplies jusqu’à ce qu’une Cour d’assises se tienne pour décider du sort des tueurs à gages qui sévissaient à l’époque à Cotonou puis, allaient se réfugier dans le faubourg de Godomey qui, à l’époque, était un gros village loin de ce qui constituait Cotonou, étendue de l’ancien pont et s’arrêtant au quartier Gbégamey.

Mais à la veille de la tenue du procès des malfrats, les jeunes militaires au pouvoir à l’époque sous le Directoire et ayant à leur tête le Lieutenant-Colonel Paul-Émile de Souza,  arrivés au pouvoir, le 27 décembre 1969 après avoir fait débarquer le Président Émile Derlin Zinsou, ont décidé d’en finir avec l’affaire Taïgla qui commençait à agiter très sérieusement le landerneau socio-politique dahoméen de l’époque.   

En effet, à l’éclatement de l’affaire Taïgla, l’allure de la récupération politique que prenait cet événement, obligea les jeunes militaires du Directoire à reprendre de la main car, une situation insurrectionnelle couvait dans le pays qui risque d’être embrasé, tant la pression populaire était si forte.

Ainsi, la décision fut prise de passer aux armes dame Thérèse Hountondji et ses comparses. Alors que celle-ci avait au recours à un célèbre Avocat Sénégalais qui débarqua à Cotonou, le 03 février 1970, jour de la tenue de leur procès, tôt au petit matin à 4heures, ils sont déjà passés aux armes sous les balles d’un peloton de militaires assigné à cette tâche de tuerie aux poteaux des assassins du lieutenant des Douanes dahoméennes, André Taïgla. L’opération macabre eut lieu derrière l’aéroport de Cotonou, zone actuelle de l’hypermarché Erevan et du site touristique et de détente Dream Beach.

 

Sodabi, la chair mystique !

 

Fait insolite lors de cet abattage humain public, le tueur à gages Nouatin Agbessi dit Sodabi n’a été atteint d’aucune des balles meurtrières que le peloton militaire s’exerçait depuis près d’une heure à tirer sur lui. En effet, le sieur Sodabi avait des anti-balles mystiques dans son corps. C’est alors qu’il fut décidé de faire venir, hic et nunc, sur les lieux un charlatan très célèbre à l’époque qui, dès son arrivée, eût un entretien mystique avec le criminel qui finit par lâcher lui-même la potion magique à lui ingurgitée pour pouvoir le tuer.

On commanda sur-place à acheter au marché Ganhi de Cotonou, de la banane jaune que le charlatan fit manger à Sodabi qui n’opposa aucune résistance. L’instant qui suit, le peloton militaire repris place et les balles des mitrailleuses Max 36 de l’époque atterrissent dans le corps déjà très fatigué de Sodabi qui fut le dernier à rendre l’âme aux côtés de ses comparses tués plus tôt, depuis plus d’une heure. C’est ainsi que Thérèse Hountondji, Christophe Bamiwalé Babagbéto, Pierre Dossou Tokpo et Ahotin Zounlenchou, Nouatin Agbessi dit Sodabi furent passés aux armes, le 03 février 1970 sous l’ordre du Directoire militaire au pouvoir à l’époque ayant à sa tête le Lieutenant-Colonel Paul-Émile de Souza.            

Telle dans une démarche pédagogique et se servant du règlement extrajudiciaire de ce crime odieux afin de donner un signal fort à la population dahoméenne, les jeunes militaires du Directoire laissèrent les corps des malfrats à la vue de la population de Cotonou pendant toute la matinée du 03 février 1970 avant de ramasser leurs dépouilles mortelles qui furent bernées dans une fosse commune au cimetière municipal au quartier Akpakpa sis juste à la descente de l’ancien pont de Cotonou sur la rive gauche. Cette fosse commune sans sépulture, encore visible aujourd’hui, est située dans l’enceinte dudit cimetière à la lisière du mur de la clôture jouxtant la lagune de Cotonou.    

Pour d’autres détails sur ce crime crapuleux du début des années 1970 au Dahomey à l’époque, je nous invite à écouter une des chansons du célèbre parolier béninois de vénérable mémoire Adjahoui Hambladji d’Avrankou qui y a fait l’historique. 

Aussi, pour notre gouverne, le Commissaire de police feu Pascal Tchiakpè est devenu plus tard Avocat puis Bâtonnier du Barreau du Bénin avant de décéder en 2001. Il est le géniteur de mon ami et frère Patrick Tchiakpè, lui-même actuellement Avocat au Barreau du Bénin depuis 2002.    

 

                      Un récit de Apol. Émérico Adjovi

 

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