Recolonisation des trottoirs des rues asphaltées:Les vieilles pratiques sont de retour à Cotonou (Nécessité d’adopter une thérapie idoine pour inverser la tendance)

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La vieille et déplorable habitude d’incivisme qu’est l’occupation anarchique des espaces publics notamment les trottoirs aux fins d’activités de toutes sortes n’est visiblement pas prête à disparaître dans la ville de Cotonou. Une descente dans plusieurs quartiers de la métropole économique béninoise permet de constater que les populations prennent déjà d’assaut les rues asphaltées non encore réceptionnées pour divers types de commerces illicites. Une situation que combat d’ailleurs depuis quelques jours la police municipale à travers des actions de sensibilisation et de déguerpissement mais en réalité, il y a lieu de trouver des voies et moyens pour remédier de façon concertée et durable à ce problème.

Les populations de plusieurs quartiers de Cotonou prennent d’assaut les voies asphaltées non encore réceptionnées. Le phénomène tend d’ailleurs à se complexifier davantage avec l’arrivée en ces lieux des mendiants, nettoyeurs de vitres des voitures et autres vendeurs de divers gadgets qui agressent littéralement les passants à tous les grands carrefours de la ville. Un acte d’incivisme qui a non seulement pour conséquence la dégradation des ouvrages construits à grands frais mais également les divers types de pollution. Outre le fait que ces activités produisent des déchets, force est de constater que les mécaniciens, dans l’exercice de leur fonction salissent déjà certains trottoirs avec les huiles à moteur. Les artisans tels que les soudeurs, vulcanisateurs et autres, participent aussi à la dégradation des ouvrages. En effet, tous ceux qui occupent illégalement les trottoirs produisent d’importantes quantités de déchets commerciaux et artisanaux, composés de toutes sortes de détritus, de sachets plastiques, d’emballages en papier, de cartons, de boîtes de conserve qui jonchent les rues. Certains riverains ont commencé par jeter les ordures dans les espaces réservés pour les plantations d’arbres en alignement au niveau de ces voies. Des comportements qui ne rendent d’ailleurs pas la tâche facile à la Société de gestion des déchets et de la salubrité du Grand Nokoué (Sgds-Gn). Le commun des Béninois se demande jusqu’à quand l’occupation des trottoirs sera tolérée dans la ville vitrine du Bénin. Ce problème qui devient récurrent avec l’explosion de la démographie ne cesse d’accentuer les difficultés en termes de circulation aussi bien pour les automobilistes que pour les piétons et tous ceux qui empruntent les rues. En effet, l’occupation du trottoir oblige les piétons à empiéter sur la chaussée traditionnellement réservée aux automobilistes. Dans une ville, telle que Cotonou, où le transport à moto s’est particulièrement développé, la chaussée, très encombrée, entraîne des accidents de la circulation. Une autre conséquence non moins importante, cette fois-ci d’ordre économique, est la concurrence sauvage et déloyale que livrent les commerçants de trottoir à leurs homologues qui ont des boutiques, ainsi qu’aux responsables et employés de maisons de commerce modernes, inscrits comme opérateurs économiques.

 

Face à la dégradation des rues asphaltées, la Police municipale réagit

 

« Nous avons décidé de libérer ces accotements et trottoirs, car c’est notre raison d’être. Encore que nous sommes passés par ces différents endroits pour sensibiliser. Nous sommes repassés pour dire aux gens qu’il faille qu’ils dégagent. Ceux qui s’entêtent, nous détruisons systématiquement les étalages pour qu’ils ne reviennent plus sur les lieux ». Ainsi se prononçait, il y a quelques jours, Calixte Nahum, directeur de la Police municipale sur un média de la place, faisant le point de l’opération de libération des trottoirs des rues asphaltées.  Accompagné de ses éléments, le directeur de la Police municipale, n’a rien laissé sur son passage le temps qu’à durer l’opération. A Kpondéhou, Sènadé et Avotrou, les artères transformées en plateformes commerciales de vente de divers produits tels que l’essence de la contrebande, les bars, voire même les ateliers de vulcanisation ont été dégagés. Les objets retrouvés sur le terrain au cours de l’opération ont été emportés par les policiers municipaux qui ont fait la ronde avec des véhicules de fonction. Une opération qui fait suite à l’avertissement donné par la Police municipale et à la sensibilisation du ministre du Cadre de vie et du développement durable, José Tonato qui a réalisé à ce propos des visuels de sensibilisation. Conscient que les populations reviennent toujours sur les espaces libérés après le départ des policiers, le chef de la Police municipale a signifié qu’il a pour objectif de développer une politique de suivi afin de décourager les citoyens indélicats. « Nous serons sur le terrain en tout temps de jour comme de nuit. Ce serait une lutte sans merci contre ces occupants. Dans le 5ème arrondissement, les gens sont revenus après l’opération sur les trottoirs. Mais, ils ont été surpris de nous revoir. Cela veut dire qu’on fera le suivi jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils n’ont pas leur place à ces endroits. Quand vous allez à la zone de l’aéroport, c’est comme un petit Paris, mais les gens sont allés occuper la moitié de la chaussée sans s’inquiéter. Nous sommes allés les déloger. Nous serons tous les jours sur les rues », a-t-il poursuivi.

 

L’inefficacité des opérations de déguerpissements

 

L’occupation des trottoirs et carrefours n’est pas un phénomène nouveau mais relativement ancien. Plusieurs raisons expliquent l’inefficacité de telles opérations. L’une des raisons fondamentales réside dans le fait que ces opérations ne durent pas dans le temps. Calixte Nahum l’a d’ailleurs reconnu. Raison pour laquelle, il a insisté que son équipe sera sur le terrain nuit et jour afin de décourager les indélicats. « Nous venons de finir la libération des trottoirs des voies dans le cadre de l’asphaltage. Nous allons attaquer les anciennes rues de Cotonou. Nous allons attaquer toutes les emprises pour les libérer. Au niveau des carrefours, nous allons procéder au ratissage des vendeurs ambulants et des mendiants », a argumenté le directeur de la Police municipale. Mais les limites de la Police municipale résident au niveau de l’aspect lié à l’insuffisance des moyens dont dispose ces hommes en uniforme sous la coupole de la mairie de Cotonou. Selon les déclarations du chef de la Police municipale, son équipe ne dispose que de trois véhicules, et quelques motos et sans statut particulier. « Il va falloir faire des recrutements, car le personnel en place est vieillissant », a-t-il laissé entendre. Des propos qui laissent entrevoir que l’action entreprise ne va visiblement durer que quelques jours. Parlant toujours de l’inefficacité des opérations de déguerpissements, il faut souligner la désapprobation par le passé de certains élus qui défendaient leurs administrés. En effet, malgré leur statut précaire, les commerçants illégaux sont tenus de payer des taxes, journalièrement ou mensuellement à la municipalité de Cotonou, ce qui constituait une source de revenu non négligeable pour la mairie. Les intérêts divergents entre l’Etat et la collectivité locale constituaient aussi un obstacle à la réussite de telles opérations, parce que ces appropriations abusives du domaine public pouvaient recevoir l’aval des autorités gouvernementales, qui s’opposaient alors à leur déguerpissement. Heureusement, que depuis quelques années, avec l’avènement du président Patrice Talon à la tête de Magistrature suprême, on observe une coordination d’actions entre l’Exécutif et les Communes. A en croire d’ailleurs des spécialistes en science de gestion de l’environnement, pour venir à bout des différents actes d’incivisme observés chez les citoyens, il faut des actions coordonnées entre les différents acteurs de la communauté. La Police municipale de Cotonou devra être donc soutenue par d’autres acteurs dans son engagement de lutte contre la recolonisation des trottoirs des rues asphaltées.

 

La problématique de l’efficacité et de l’application des lois relatives à l’environnement

 

L’amélioration du cadre de vie à Cotonou reste un défi à relever dans la ville de Cotonou. Selon des spécialistes, l’application stricte des lois dans le domaine environnemental peut jouer un rôle déterminant mais la stratégie communicationnelle peut aussi permettre un changement de comportements des populations en matière des pratiques d’hygiène et d’assainissement. Pour Joséa Dossou Bodjrènou, directeur général de l’Ong Nature tropicale, la non-application des lois serait à la base de l’incivisme grandissant observé chez certains citoyens. « La sensibilisation d’accord mais, on ne peut pas sensibiliser indéfiniment. Il faudrait passer à la répression. C’est une question de volonté politique. Lorsqu’on a voulu imposer le port du casque aux motocyclistes et la circulation de ces derniers dans le trafic local, on y est arrivé et ceci grâce à la répression policière, donc il faut également l’application des règles dans le domaine de l’environnement pour discipliner ceux qui ne comprennent pas encore l’importance de la préservation du cadre de vie », a expliqué Joséa Dossou Bodjrènou. Des propos que partagent Calixte Nahum, directeur de la Police municipale. « On a compris que les gens n’ont pas la culture du bien public. On a compris également qu’à des moments donnés, il ne faut pas tout le temps sensibiliser, il faut aller avec la force. Si quelqu’un veut nous défier, il nous verra », a-t-il souligné. Mais Docteur Harry Vidérot, spécialiste des Objectifs pour le développement durable (Odd) pense que le vote d’une loi ne suffit pas pour que l’application de cette dernière soit une réalité. « C’est difficile que nous pensions qu’il suffit d’une loi, d’une campagne de deux ou trois mois ou d’une période moratoire pour avoir des effets palpables sur le terrain en matière d’application de la loi. Il faut permettre aux gens de comprendre les lois qui sont prises. Il faut sensibiliser pour que les lois soient comprises. Et c’est là où, on a besoin des chercheurs pour adapter la communication qu’il faut à la population afin que l’éveil puisse suivre. On peut dire que la façon la plus simple aujourd’hui quand une politique ne marche pas, c’est d’aller à la répression mais une répression est souvent perçue comme une politique du moment. C’est-à-dire la population respecte la loi, juste parce que le dirigeant qui l’impose est là pour le moment. Elle ne voit pas que c’est pour le bien de tous », a-t-il expliqué. Le spécialiste des Odd estime qu’au Bénin, les communications qui sont faites du point de vue environnemental, n’arrivent vraiment pas à conscientiser et qu’il faudra en réalité des communications adaptées de sorte à travailler sur la mentalité des personnes. « En direction de la population, il s’agira par exemple de faire comprendre que lorsqu’on parle de mesure environnementale, ce n’est pas pour la gouvernance, ce n’est pas pour les autres, mais c’est pour soi-même, pour sa propre santé, pour son milieu de vie. L’assainissement de son milieu de vie a des impacts positifs du point de vue santé et le fait de ne pas en prendre conscience, c’est s’exposer aux maladies qui sont parfois cancérogènes. Quand on initie les lois, il faut que les autorités (maires, Chef quartier, leaders traditionnels et religieux…) au niveau local accompagnent et que cela soit traduit dans presque toutes les langues pour permettre à tous le monde de les comprendre », a ajouté Docteur Harry Vidérot. Dans cette veine, il a suggéré un travail de base dans l’éducation dès le cours primaire pour que les enfants se saisissent des questions de l’environnement très tôt d’autant puisqu’ils sont la relève. A travers ces différents points de vue, on comprend qu’il y a lieu d’utiliser aussi bien la force avec l’application des lois mais également nécessaire de continuer les sensibilisations afin que le citoyens béninois s’approprient des questions d’hygiène et d’assainissement.

 

Paris n’a pas été bâti en un jour

 

A la moitié du 19ème siècle, la ville Paris (France) étouffait. L’insalubrité y était ahurissante. La population mourrait d’épidémies qui se répandent comme une traînée de poudre. La ville doit se faire une cure de santé au plus vite. Et il serait temps de fournir l’eau potable à tous les Parisiens. En 1853, le baron Haussmann a pris l’option de réorganiser la vie dans Paris. Des ruines s’élèvent, de nouveaux bâtiments, de nouveaux espaces, dont certains sont grandioses. Partout dans la ville, des avenues très larges sont dessinées. On les borde d’édifices au style unifié. C’est en quelque sorte le rêve que nourrit le chef de l’Etat Patrice Talon depuis son avènement en 2016 à la tête du Bénin. Le ministre du Cadre de vie, José Tonato, déclarait en 2016 qu’il faudrait une thérapie pour changer le visage de Cotonou. « Aucune ville au monde n’enregistre cette forme d’anarchie notée à Cotonou. Nos villes sont en perte de vitalité. Notre cadre de vie est dégradé et manque d’attractivité. L’occupation anarchique des trottoirs et terre-pleins centraux, l’encombrement de la circulation, la paralysie de la mobilité, l’insalubrité, les risques d’accident, bref, la laideur de la ville », a-t-il regretté. Dès lors, le Programme d’actions du gouvernement (Pag) a défini des axes stratégiques pour changer le visage des villes du Bénin notamment Cotonou. D’où, la mise en œuvre des projets tels que l’asphaltage avec l’élargissement des rues, la construction ou reconstruction des marchés publics, la modernisation de la voirie urbaine, des salles de spectacle, la réalisation des monuments…En somme, des travaux qui visent à métamorphoser les villes telles que Cotonou, Porto-Novo, Bohicon, Parakou et Natitingou. Face à ces défis colossaux, il revient à chaque citoyen béninois d’accompagner cet idéal en faisant preuve de civisme et en respectant les normes environnementales. Les autorités locales et les pouvoirs publics ont le devoir d’accorder une importance particulière aux différents actes d’incivisme qui nécessite un traitement en profondeur, une concertation et un débat sérieux entre tous les acteurs de la ville en vue d’un développement durable.

 

Marcus Koudjènoumè

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