Regard de l’ingénieur agronome Pierre Bediye

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L’agroécologie est une vielle technique de production agricole utilisée en Afrique. A un moment donné, elle a été abandonnée. Aujourd’hui, on voudrait reprendre avec cette même technique. Est-ce qu’on n’a pas perdu du temps?

 

Pierre Bediye:Tout à fait ! On a perdu du temps pour rien. On s’est détruit pour rien parce qu’en réalité, quand on regarde les statistiques aujourd’hui, on constate qu’on utilise des tonnes d’intrants chimiques pour pratiquer l’agriculture et donc pour détruire l’environnement. On a perdu tellement de  temps pour se rendre compte qu’on était dans l’erreur. Il faudrait que tout le monde se rende compte de cette erreur qui est commise. On a détruit l’environnement. Lorsque vous interrogez ceux qui font le maraîchage au Bénin, notamment à Grand-Popo ou à Sèmè-Podji, ils ne vous cachent pas que quand ils finissent le traitement, ils sentent la fatigue. Ils ont des problèmes de démangeaison, de vision, des difficultés de toutes sortes, mais ils le font parce qu’ils n’ont pas une autre technique alternative. Tout le monde se rend compte aujourd’hui, notamment les agronomes, que lorsqu’on commence par produire sur un sol en pratiquant l’agriculture conventionnelle, le sol s’appauvrit de jour en jour. On doit s’arrêter et réfléchir. Lorsqu’on le fait, on se rend compte que c’est la technique qu’on utilise qui nous amène au chaos avec notre environnement (l’eau, l’air, le sol) qui est pollué. Les aliments que nous consommons sont contaminés et nous rendent malades. Ceux qui pratiquent cette agriculture sont malades. Tout est dégradé autour de ce type de pratique agricole. Quand on fait ce constat, il faut chercher la solution. C’est pour cette raison que tout le monde est en train d’aller vers l’agroécologie qui est aujourd’hui la solution. 

 

Les arguments qui sont avancés pour faire la promotion de l’agriculture conventionnelle est que l’agroécologie ne peut nourrir la population mondiale.

 

Ce sont des arguments que plusieurs personnes  utilisent, même les institutions internationales. Elles disent que quand on fait l’agroécologie, c’est pour faire le jardin. Malheureusement, c’est faux. Ici au Bénin, il y a des gens qui produisent sur des hectares, qui font des plantations en  utilisant des techniques agroécologiques. C’est une question d’habitude tout simplement et lorsque vous êtes habitués, vous pouvez faire des hectares. Donc, l’argument selon lequel l’agroécologie est contraignante et ne permet pas de développer une agriculture à grande échelle est bien faux. Ceux qui le disent ont d’autres intentions et ne maîtrisent pas les réalités. Au Bénin, au Niger, en Côte d’Ivoire et dans la sous-région, vous allez voir des gens qui ont totalement abandonné l’agriculture conventionnelle en adoptant l’agroécologie, et cela à grande échelle. Cela existe et donc cet argument n’est plus d’actualité aujourd’hui, puisqu’il est un mensonge. 

 

Donnez-nous quelques exemples de pratiques utilisées en agroécologie.

 

Pour faire de l’agriculture, il faut avoir de la semence de bonne qualité, de l’engrais, des produits de traitement, de l’eau. C’est cet ensemble de facteurs de production qui permet de faire de l’agriculture. Mais la différence entre l’agroécologie et l’agriculture conventionnelle, c’est que l’agroécologie choisie des intrants naturels. Pour fertiliser le sol, l’agroécologie va choisir le compost qui est de l’engrais naturel. Le compost, lorsque vous l’analyser, vous avez l’azote, le potassium et le  phosphore. Le Npk qu’on retrouve dans l’engrais chimique, vous l’avez aussi dans le compost. Lorsque vous voulez traiter les produits, il y a des techniques de traitement qui sont naturelles et qu’on peut utiliser. Le plus courant que tout le monde utilise en agroécologie, ce sont les extraits de nîmes qui sont très efficaces pour lutter contre les prédateurs. Il y a même des plantes, quand vous les mettez dans votre champ, vous luttez contre les prédateurs. Donc, l’agroécologie, dans sa pratique, va choisir ces différents intrants. Par rapport aux semences, l’agroécologie privilégie aussi les semences locales. Longtemps, on a abandonné les variétés de maïs, le haricot de chez nous. On a tourné le regard vers tout ce qui est hybride et venant de l’extérieur et c’est cela qui nous amène à la situation actuelle. L’agroécologie ne choisit pas les semences hybrides qui viennent de l’extérieur et qui donnent des tonnes par hectare. L’agroécologie va choisir les intrants et semences qui sont locales.

 

Parlez-nous de la rentabilité de l’agroécologie

 

Le sol sur lequel on produit en utilisant les techniques agroécologiques se comporte à l’inverse du sol sur lequel on pratique l’agriculture conventionnelle. Lorsque tu prends une superficie de sol sur lequel tu mets du compost, de l’engrais naturel, si la première année, tu mets dix sacs d’engrais naturel, la deuxième année, tu ne mettras plus les dix sacs parce que les dix premiers sacs que tu as mis laissent de l’humus dans le sol. Pour refertiliser le sol, tu mettras moins. La troisième année, tu mettras moins de sorte qu’à un moment donné, tu n’auras même plus besoin de fertiliser ton sol. Donc, il y a un gain que tu as à ce niveau. Quand tu regardes le compte d’exploitation dans la production agricole, l’engrais a une part très importante, mais lorsque tu es en agroécologie, cette part diminue d’année en année. Or dans l’agriculture conventionnelle, lorsque tu mets du Npk, de l’urée sur un sol, si tu mets dix sacs, l’année qui vient, tu vas en mettre davantage. Tu vas en mettre peut-être quinze pour avoir le même niveau de fertilité du sol. L’année qui suit, tu vas en mettre peut-être vingt ou vingt-cinq. Donc, c’est à l’inverse que ça se produit. Tu mets davantage d’engrais Npk chimique dans la production agricole en technique conventionnelle que de l’autre côté. Tu gagnes en agroécologie, puisque tu ne fertilises pas le sol à l’infini.

 

Parfois, on a l’impression que les produits agroécologiques ou bio coûtent un peu plus cher.

 

Je vais faire la différence entre les produits bio et agroécologiques. Je prends d’abord les produits agroécologiques. Lorsque je suis sur une exploitation agroécologique, je fais des gains. Je gagne plus lorsque je suis sur une exploitation de production conventionnelle. Ceux qui vendent des produits agroécologiques plus chers sont en train d’exploiter les gens. La philosophie à ce niveau est que le produit est de meilleure qualité et comme il est de meilleure qualité, il faut que le prix augmente. Ce n’est pas une logique économique qui est utilisée. Ils n’ont pas raison de vendre les produits chers. Au Bénin, il y a des gens qui le font comme ça et ils créent des marchés pour des personnes d’un certain rang. Ce n’est pas bon. On a vu au Sénégal et en Côte d’Ivoire la même pratique. Il faudra que les gens cessent de faire des gains de façon injuste. Par rapport au produit bio, c’est une autre logique. Je vais d’abord faire la différence entre les produits biologiques et les produits agroécologiques. Lorsque tu sors une carotte d’une exploitation agroécologique et la même carotte d’une exploitation biologique, ce sont les mêmes produits avec les mêmes valeurs nutritives, puisque ce sont les mêmes techniques qu’on utilise.  Lorsque tu sors les autres légumes d’une ferme agroécologique et d’une ferme biologique, ce sont les mêmes qualités de produit que tu sors. Mais pourquoi on traite l’un de ‘’bio’’ et l’autre d’agroécologique. Si je veux exporter mes produits sur un marché extérieur, sur le marché de l’Union européenne, mon produit est traité autrement. Ce marché demande qu’il y ait des experts qui viennent démontrer que mon produit est biologique. Et pour que  j’obtienne une certification biologique, je dois dépenser de l’argent. Il y a des maisons de certification qui viennent et qui certifient biologiques les produits qui sortent de ma ferme. Ils prennent beaucoup d’argent. Lorsque je paie pour avoir la certification biologique, ce sont des coûts et charges qui viennent alourdir mon compte d’exploitation. De ce point de vue, si je veux vendre ce produit au Bénin, je peux le vendre un peu plus cher à cause de cela, mais le produit que je vends un peu plus cher au Bénin n’a pas une qualité supérieure que le produit agroécologique. C’est parce que je veux que le produit prenne l’avion ou le bateau et arrive sur le marché européen ou américain que je demande une certification. C’est la certification qui est biologique. C’est cela la différence. Si quelqu’un met son étalage et dit que son ananas est biologique et il le vend deux fois plus cher que l’ananas qui est à côté et qui est agroécologique, moi, je le comprends parce qu’il a dépensé de l’argent pour certifier, mais il perd son temps parce qu’on n’a pas besoin de dépenser l’argent pour certifier un produit et le vendre au Bénin. C’est quand on veut l’exporter pour le vendre cher que c’est bon. En Europe, ils peuvent acheter l’ananas qu’on achète ici à 200f à 1000f. C’est donc en courant vers ce gain que le producteur opte pour la certification biologique. Il ne va pas faire la certification biologique pour étaler son produit au Bénin, là, on ne le comprend pas. Et c’est ceux  qui ne comprennent pas qui iront chez lui  pour acheter.

 

 Parlez-nous des difficultés rencontrées dans l’agroécologie

 

Effectivement, il y a quelques difficultés. Lorsque, vous interrogez les praticiens de l’agroécologie, ils vont vous dire que les difficultés se situent au niveau de la production des intrants naturels. C’est là où il y a la plus grande difficulté. La production du compost est compliquée. Il faut aller chercher les ingrédients, les collecter ou les acheter et les mettre ensemble. C’est la difficulté la plus importante, la production des intrants naturels.  C’est pourquoi certaines personnes, voulant contourner cette difficulté, vont acheter ces intrants naturels. L’autre difficulté qui n’est pas majeure, c’est qu’au début de la production, vous n’avez pas encore installé les infrastructures qu’il faut pour être autonome et lorsque, vous n’êtes pas autonome, votre charge est  toujours élevée et comme cela, vous avez tendance à vendre un peu plus cher. La contrainte est qu’au début, vous vous peinez, mais à partir de la deuxième ou troisième année, vous commencez par avoir des gains. 

 

Comment faire la différence entre un produit issu de l’agroécologie et un autre issu de l’agriculture conventionnelle ?

 

Il faut être un connaisseur pour détecter ou faire la différence entre une carotte issue de l’agroécologique et une autre issue de l’agriculture conventionnelle.   Le secret est visuel et gustatif. Si vous me donnz deux types de carotte, je regarde la couleur. Les carottes qui sont produites sur des fermes agroécologiques ont une couleur beaucoup plus foncée que les autres ou c’est un peu plus clair. La deuxième chose est qu’il faut gouter. La carotte issue de l’agroécologie est plus succulente que l’autre. Le troisième indicateur est que lorsque vous les mettez ensemble pour voir comment ils vont se comporter pendant des jours, vous constatez que la carotte issue de l’agriculture conventionnelle pourrit vite et ne dure pas.    

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