Rejet des propositions de lois de Aïvo et de Topanou:Les critiques du Dr Faustin Ahissou

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Le juriste Faustin Ahissou opine sur le débat préélectoral. Le docteur en droit jette un regard critique sur le rejet des propositions de Frédéric Aïvo et de Victor Topanou à l’Assemblée nationale.

« Pardon de le dire. C’est un vrai sujet parce qu’il s’agit de deux éminences des sciences juridiques et politiques dans notre pays. Il faut en parler parce que ce n’est pas un fait banal. Je ne voudrais pas que cet évènement ombragé par les émotions dues au revers du dissensus politique à l’Assemblée nationale, passe discrètement dans l’oubli. Pour simplifier la lecture du fait, on en voudrait bêtement à la majorité parlementaire. Ce sont les députés du Bmp qui ne veulent pas de leurs propositions de sortie de crise, pourra-t-on lire des esprits superficiels. Encore faut-il qu’il en ait une. Je veux dire une crise. C’est une lecture simpliste et laxiste. Et la  simplicité n’est pas indiquée dans l’analyse d’un fait de cette ampleur. Elle met en berne l’intelligence et tarit la réflexion. Au-delà des implications politiques, c’est l’autorité intellectuelle de nos deux savants qui fut récusée à l’Assemblée nationale. Ma critique ne porte pas sur la qualité des textes qu’ils proposèrent au président Houngbédji. Je veux parler plutôt de la pertinence de leur démarche en tant que cadres de haut niveau et de surcroit spécialistes assumés du droit constitutionnel, des sciences politiques et accessoirement de la démocratie.

A mon avis, la recherche de consensus dans un contexte de réformes est une posture intellectuellement risquée et moralement inquiétante. Je n’arrive toujours pas à cerner le sens de la démarche des deux sachants. Ils proposèrent des textes pour concilier des positions autour de réformes légales querellées. En soi, l’idée de contribuer à l’apaisement du climat social est noble même si la pertinence de celle des  Professeurs Aïvo et Topanou est antinomique au principe de la démocratie voulue et défendue par tous.

Au-delà des mesquineries politiques, le souci de former un consensus autour de réformes fussent-elles politiques, sociales et économiques me paraît quelque chose de profondément injuste sur le plan démocratique.

Les professeurs Aïvo et Topanou (le premier est juriste, agrégé en droit public et le second politiste, maître de conférences en science politique) eurent ce revers au Parlement parce qu’ils offrirent une approche inadéquate dans le processus de règlement de la fausse crise préélectorale.

 

Pourquoi leur approche de solutions manque-t-elle de profondeur en termes d’analyse?

 

A mon entendement, toute réforme est par nature dissensuelle et ne peut en aucun cas faire l’objet de consensus. Donc, le thème « réforme consensuelle » est une escroquerie intellectuelle et morale. On réforme parce qu’on veut changer des habitudes. Or celles-ci servent toujours des intérêts d’un groupe de personnes qui travaillent pour maintenir les choses en l’état. Ainsi, la réforme met en jeu un antagonisme irréconciliable où réformateurs et conservateurs luttent pour l’emporter. S’ils parviennent à un consensus, il n’y a plus de réforme. Il n’y a qu’un compromis qui contente les parties en présence. Ce qui est fondamentalement anti démocratique car la démocratie prospère sur l’opinion majoritaire. Ce qui n’est pas le cas dans un processus qui vise le consensus.

J’ai horreur d’entendre dans un système démocratique que le consensus est un principe à valeur constitutionnelle. Dans ce cas, la constitution ne garantit plus la démocratie.

Au demeurant, ce qui importe en démocratie à propos d’une réforme est moins son pouvoir conciliateur que son acceptation par le plus grand nombre. Dans le cas d’espèce, les lois attaquées sont votées par le Parlement et promulguées par le Chef de l’État. Ainsi, elles ne peuvent pas être sacrifiées au nom de la démocratie sur l’autel du consensus sans que la démocratie elle-même n’y périsse. C’est ce qui manque à l’analyse des professeurs Aïvo et Topanou. Je fais le constat que chez les deux hommes, l’élan de militants ou du moins d’opposants au régime Talon l’emporte sur la neutralité qui devrait gouverner la réponse des scientifiques en temps de crise. D’ailleurs, le positionnement du Pr Aïvo en qualité de technicien dans le débat est immoral en ce qu’il prédit quelques semaines plus tôt, une majorité forte et stable à l’opposition pour les législatives. Ce n’est pas l’office d’un juriste fut-il de haut niveau de faire ce genre de projections. Le technicien qui se comporte ainsi sort de son rôle pour se poser en politique.

Sur le fond des propositions, la retouche de l’article 80 aux fins de prolonger le mandat des députés a été critiquée de manière convaincante par d’autres universitaires. Pourtant, ils sont censés avoir la même grille de lecture des faits en débat au sein de la communauté scientifique de la Fadesp. Toutes choses qui en rajoutent à la confusion du débat sur la démocratie.

 

Finalement, qu’est-ce que la démocratie?

 

Évidemment, c’est une vision du monde aux contours flous, difficile à théoriser qui pose plus de problèmes qu’elle ne fournit de solutions.

Nous ne pouvons pas continuer de patauger dans ce système sans créer de fausses crises auxquelles les sachants proposent de fausses solutions. C’est pourquoi je crois profondément que l’élite scientifique doit repousser les limites des certitudes actuelles pour documenter des solutions alternatives au système démocratique qui est totalement décalé par rapport à nos pratiques culturelles.

Le grand reproche qu’on peut adresser à ces deux universitaires est d’avoir fait des propositions en déphasage avec la réalité politique et surtout avec les rapports de force politiques.

On peut d’ailleurs se demander sur quoi comptait l’opposition pour bomber le torse et monter aussi haut les enchères?

Au total, la vanité des propositions s’est révélée au grand jour en qu’elles ont conduit au non règlement de la situation.

La grande leçon qu’il faut tirer de cet épisode c’est qu’une bonne négociation politique vaut mieux que mille recettes savantes.

L’université ne peut pas être une passive société de consommation. L’élite scientifique nous doit des solutions efficaces aux problèmes que soulève notre système politique.

Sur ce terrain, nos deux universitaires ont failli ».

 

Faustin Ahissou

Docteur en droit

 

 

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