Violences post-législatives:La démocratie en butte à la déliquescence morale

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La lettre signée par certaines sommités du monde scientifique pour amener le président Patrice Talon à remettre en cause les résultats des législatives dernières, n’est pas du goût de tout le monde. Premier à s’offusquer, le Prof Marc-Laurent  Hazoumê, qui a l’habitude d’opiner dans les colonnes de votre journal, a réagi. Pour lui, on ne peut en aucun cas faire l’économie du  « respect de l’autre » et des valeurs culturelles au détriment d’une « pseudo-démocratie ». Lire son analyse.

« Il a fallu les réformes, l’adoption de la loi électorale et les élections pour qu’apparaisse le vrai visage de tous ceux qui voudraient incarner, ou du moins qui prétendent le faire, la démocratie que nous prétendons pratiquer depuis 1990. Nous avons vu, en effet, le déroulement et l’issue des élections. Tout le peuple béninois en garde un goût amer aujourd’hui parce qu’ayant conduit à des scènes que l’on n’a plus jamais vues dans notre pays depuis des décennies. Une situation qu’il est impératif d’analyser pour en tirer les leçons importantes afin que nos enfants, nos jeunes et toutes les générations futures soient définitivement épargnés des conséquences néfastes qu’elle pourrait engendrer.

Pour la première fois dans notre pays, la communication, qu’elle soit verbale ou écrite, n’a jamais été aussi biaisée et indécente. Nous n’osons pas ici faire étalage de tout ce que l’on a pu lire et entendre pour ne pas remuer le couteau dans une plaie déjà trop béante. Attitude inédite chez nous, car au plus fort des luttes politiques au Dahomey, rares étaient ces cas que l’on constate présentement. Pourquoi de tels comportements dans le Bénin actuel ? La question mérite d’être posée puisque les politiciens sont  plus et mieux éduqués ou formés. Les Docteurs, les Agrégés sont pourtant légion chez nous. En conclusion, on pourrait dire que les diplômes sont donc très loin de faire de son détenteur un homme digne de ce nom. Cet homme que le Président Ahomadégbé qualifie d’ « homme grand H », c’est-à-dire : « qui est celui qui tient encore debout, qui a confiance en soi, humble et fier… ». Et le contraire, l’homme « petit h » est le Béninois tel qu’il apparaît aujourd’hui : jouisseur, magouilleur, amant de la facilité, laxiste, insolemment bourgeois, arriviste, parvenu, menteur […], extrêmement indigent au plan moral comme d’ailleurs au plan intellectuel etc. ». (cité par B. Akoha, pp. 74-75, Forum national de la Culture, 2007). On peut avoir les plus prestigieux parchemins sans rien connaître de soi. Qui suis-je ? Où vais-je ? Comment au quotidien je tricote ma vie » dira par ailleurs J. Carlos. (Chronique du 23 Oct. 2018).

Nous n’avons pu, face à certains écrits incendiaires qui s’attaquent à la vie privée et à des discours  d’un niveau de langage caractérisée par une bassesse inégalée, nous abstenir de nous demander si la notion de culture existait encore au Bénin. Plus alarmant dans une telle situation est l’attaque sans fin et même sans raison de l’Institution qu’est le Président de la République. Nous nous sommes alors questionné sur la réalité de la démocratie dont nous parlons tant, à temps et à contretemps. Le Président Chirac aurait-il raison en disant que l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie ? Nous avons considéré en son temps cette assertion comme une offense  au Continent,  mais chacun doit aujourd’hui se poser honnêtement la même question au regard des faits signalés. L’on nous rétorquera que tout cela existe ailleurs. Mais rien, absolument rien,  ne justifie l’utilisation de la même méthode dans notre pays, répondrons-nous.  Le second volet de la situation dramatique à laquelle le Bénin a fait face relève de la volonté machiavélique d’un acteur politique d’embraser le pays pour mener soit disant à bien « sa lutte politique ». Une guerre dont les éléments préparés pour la conduire sont ceux-là mêmes que les politiques sociales depuis notre indépendance ont rejetés comme rebuts de la société et qualifiés comme tels effectivement. D’où les dégâts corporels et matériels enregistrés.

Face à tout cela, à toutes ces dérives qui plombent cette curieuse démocratie, c’est un silence lourd que nous observons de la part de tous les groupes organisés. Les élections demeurent le seul objet de discussion. Le Verbe dont le noyau central est l’indécence, la haine et l’appel aux exclus comme bras armés de certains politiciens pour résoudre les questions politiques sont loin de frapper les esprits.  Dirions-nous alors que l’intelligentsia béninoise ou celle qui la soutient serait à son déclin ? Des sommités scientifiques africaines et ceux qui voudraient se prétendre comme telles au Bénin ont, dans une lettre au Président de la République, demandé la reprise des élections après avoir fait l’apologie des hauts faits de nos héros nationaux. Lanceurs d’alerte, ces hommes et femmes nous montrent, du reste, que le Bénin compte aujourd’hui sur l’échiquier national malgré tout. Mais nos sommités ont-elles vraiment pris la mesure de la situation en analysant, même sommairement, les faits avec méthode et honnêteté? La communication verbale et écrite dont la finalité est la destruction de la personne d’un Chef d’Etat, ce  que l’on traiterait ailleurs comme outrage au premier Magistrat de la Nation et la résurgence de méthodes illicites et dangereuses pour résoudre ses propres problèmes politiques semblent devenir des faits banals que ces sommités considèrent comme tels puisque n’ayant, en aucune manière, abordé la question dans leur lettre.

Le problème qui se pose au Bénin aujourd’hui n’est pas la réorganisation des élections. Mille fois réorganisées, la situation demeurera la même parce que le mal sera toujours là si nous ne l’éradiquons pas rapidement. Les sommités ne devraient, en aucun cas, être insensibles à cela. Le prix Nobel de littérature a marqué son temps par une rectitude qui lui a valu toutes les reconnaissances. Il sait ce qu’est  le  respect de l’autre, comme le transmet d’ailleurs à toutes les générations, la grande culture yoruba dans laquelle l’indécence verbale est strictement bannie parce ce que la parole est sacrée. Les autres membres de ce groupe de sommités savent aussi que tout ce à quoi l’on continue de s’attaquer ces temps-ci dans notre pays l’est aussi. Allons-nous alors vers la perte définitive  de toutes nos valeurs? Contre  quoi devons-nous nous appuyer dans ce cas ? Nous posons la question à toutes les sommités en leur demandant de donner une chance au Bénin de ne pas perdre tout ce qu’il a de plus cher, comme chez tous les Africains d’ailleurs : le respect de l’autre dans toute son intégrité et le respect de nos valeurs. Si vous considérez que la démocratie est au prix des déviances dans notre culture politique moderne, alors nous ne la voulons pas. Elle semble d’ailleurs prendre cette pente maintenant en Afrique et vous devez la combattre. Il va falloir alors, en tant que sommités, réfléchir pour que l’Afrique retrouve rapidement d’autres valeurs démocratiques et organise autrement sa vie politique, économique et sociale.

Mais nous nous en voudrons de ne pas le dire. Face au verbe mal pensé et embourbé dans des marres obscènes de paroles, les sommités devraient louer le stoïcisme du récepteur, c’est-à-dire le Président de la République malgré le délit que constitue ce fait. L’éradication de la déliquescence politique et morale en Afrique doit devenir votre nouveau credo maintenant, chères Sommités ».

 

Marc-Laurent Hazoumê

 

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