Le modèle sociopolitique en expérimentation au Bénin depuis avril 2016 sous le leadership du président Patrice Talon force l’admiration de plus d’un. Dans l’opinion ci-dessous publiée, Doglo Alafia, observateur de la vie sociopolitique béninoise, apprécie ledit modèle « qui allie liberté, discipline, rigueur et travail ». Lire son opinion intitulée : « Le modèle politique Talon et les alternances en Afrique francophone.

Le modèle politique que le Bénin incarne depuis l’avènement au pouvoir du président Patrice Talon force la curiosité et incite à comprendre ce système politique à l’allure iconoclaste, qui tranche avec la gestion politique des dernières décennies.

Les admirateurs et les détracteurs sont nombreux à se perdre dans les dédales du modèle sociopolitique Talon, qui allie liberté, discipline, rigueur et travail.                                                                                                              

Tous sont d’avis pour reconnaître que le Bénin est entré depuis 2016 dans l’ère des bâtisseurs et la gestion du pays ainsi que les réalisations qui en découlent confortent cette assertion. Le Bénin, tout comme les autres pays africains, a besoin de rompre avec le système oligarchique imposé par les processus démocratiques, qui fait alterner les élites au sommet de l’Etat sans que de vrais changements ne s’opèrent dans la vie des peuples. Trente ans après le début des processus démocratiques, les conditions de vie des populations africaines n’ont pas changé ; il suffit pour s’en convaincre de voir ces jeunes qui périssent dans la mer et le désert en essayant de gagner l’Europe par la traversée de la Méditerranée. Ils n’ont pas de perspectives en Afrique parce que les dirigeants de leurs pays ne les ont pas créées ; cependant ils se sont enrichis par le jeu de l’alternance et à la faveur des processus démocratiques. Partout ailleurs en Afrique, les alternances n’ont pas conduit au changement et moins encore elles n’ont sorti les peuples de la pauvreté.    

L’alternance était la principale revendication des mouvements qui ont éclos en 1990 et exigé la démocratisation des Etat africains. Les régimes de partis uniques se sont vus contestés par des foules qui réclamaient la démocratie et de meilleures conditions de vie. Le changement était le maître mot de ces mouvements populaires de contestation dont les dirigeants ont réussi à inculquer aux peuples que tout changera dès que le personnel politique dirigeant aura été renouvelé. Les conférences nationales se sont empressées d’élaborer le nouveau contrat social qui donnait le droit aux peuples de désigner les nouveaux dirigeants au suffrage universel. Tout était fin prêt pour que l’alternance réclamée à cor et à cri se réalisât d’autant plus que les anciens dirigeants étaient rejetés par les populations. 

Le Bénin a été précurseur des changements démocratiques en Afrique francophone ; dès 1991 le peuple a élu Nicéphore Soglo à la tête de l’Etat. Le pays était devenu le modèle de démocratie à imiter. En 1993, le Mali lui a emboîté le pas après que son peuple a courageusement renversé, avec le soutien de l’Armée, Moussa Traoré. La transition politique qui a suivi le coup d’Etat des Fama (Forces armées maliennes) s’est conclue par l’élection d’Alpha Oumar Konaré comme premier président de la République de l’ère démocratique. La même année, le Niger est entré de plain-pied dans l’ère démocratique avec l’élection au suffrage populaire de Mahamane Ousmane à la magistrature suprême, mettant fin au parti unique. En 2000 au Sénégal, Abdoulaye Wade a réalisé l’alternance avec le slogan le Sopi (le changement), après plus de 40 ans de gestion du parti socialiste. Dans cette même année, Laurent Gbagbo réalise l’alternance en Côte d’Ivoire, après avoir appelé le peuple à défendre son vote qui risquait d’être détourné au profit des autorités sortantes. En 2010, Alpha Condé, après 40 ans d’opposition contre la dictature du parti unique en Guinée, a gagné l’élection présidentielle. Dans tous ces pays, les alternances se sont succédées, non sans difficultés, faisant d’eux des modèles démocratiques en Afrique. Certains pays (le Togo, le Gabon et le Cameroun) constituent des exceptions, parce qu’ils n’ont jamais connu d’alternance depuis le démarrage du processus démocratique. Dans tous les cas, l’espoir était né pour un renouveau politique en Afrique.

La vraie question que posent ces alternances trente ans après leur réalisation est de savoir si elles ont apporté les changements tant souhaités dans les pays concernés. Les conditions de vie meilleures (le travail, le pain, le gît, l’école et les soins de santé) que les acteurs politiques ont promises aux peuples pour les décider à voter en faveur des alternances ont-elles été réalisées ? Au Bénin, la désillusion engendrée par la gestion du président Nicéphore Soglo a conduit le peuple et certains acteurs à ramener au pouvoir Mathieu Kérékou. Le peuple béninois a vite compris que le nouveau personnel politique dirigeant n’incarnait en rien le changement dont il rêvait, et qu’à la limite, les anciens dirigeants, excepté leur système politique, valaient encore mieux. Feu le président Mathieu Kérékou revint au pouvoir, fit deux mandats et céda la place à Yayi Boni. Ce dernier exercera deux mandats consécutifs. En réalité, les trente ans d’alternance au Bénin où l’élite politique s’est succédée au pouvoir a laissé un goût d’inachevé, d’autant plus que les attentes politiques, économiques et sociales majeures n’ont pas trouvé de réponses.

Situation identique en Afrique

La situation est la même dans les pays africains qui ont connu des alternances : les conditions de vie des peuples n’ont pas changé, elles se sont plutôt dégradées. Au Mali, les turpitudes des acteurs politiques et leur incapacité à transformer le pays ont conduit à la rébellion Touareg, qui a exigé la partition du territoire. En outre, l’armée a fait plusieurs incursions dans la vie politique pour marquer des arrêts dans le processus démocratique. Dans le nord du pays, les groupes terroristes, à la faveur du désagrègement de l’Etat libyen, s’y sont installés pour semer la terreur. Au final, la communauté internationale et la France ont été obligées de dépêcher des missions militaires et civiles (Minusma et Barkhane) dans le pays pour faire régner la paix. Le coup d’Etat militaire du 18 août 2020 contre le régime démocratiquement élu d’Ibrahim Boubakar Keita est la preuve de la fragilité du modèle sociopolitique malien. Le modèle nigérien a connu très tôt des difficultés après l’alternance : les mésententes entre les deux têtes de l’Exécutif ont amené l’armée à arrêter le processus démocratique pour organiser une transition qui a débouché sur l’élection de Tandja Mamadou. Ce dernier se verra balayé du pouvoir après avoir clairement affiché son ambition de réviser la Constitution pour rester maître du pays. Au Sénégal, Abdoulaye Wade, le grand opposant d’hier devenu chef d’Etat, n’a pas fait mystère de son ambition de garder le pouvoir au-delà des deux mandats prévus par la Constitution. Empêché par le peuple sénégalais de réaliser son dessein, il permettra à son fils Karim de s’enrichir en lui confiant des postes importants dans le gouvernement afin de le préparer à sa succession. En Guinée, Alpha Condé a fait réviser la Constitution pour se donner un troisième mandat, à la surprise générale.

L’expérience démocratique africaine des trente dernières années est un échec. C’est le moins qu’on puisse dire ! L’espoir créé par les contestations populaires de 1990 est en berne. Les modèles politiques installés après les alternances se sont étiolés, s’ils n’ont pas fondu comme du beurre au soleil. Une chose est certaine, ils n’ont pas réussi à porter le rêve de cette vie meilleure que caressaient les peuples africains et qui a justifié leurs sacrifices. Evidemment les arguments pour se dédouaner ne manquent pas puisqu’on a souvent entendu dire que la démocratie africaine est jeune et que les balbutiements observés peuvent être tolérés d’autant que les démocraties occidentales ont plus de 200 ans et pourtant leurs expériences ne sont pas achevées. Ces ratiocinations ne peuvent occulter, loin s’en faut, l’enlisement des processus démocratiques africains, l’inadaptation des modèles politiques qu’ils ont engendrés face aux contextes des Etats et leur incapacité à créer les conditions du développement. Il est inadmissible que la pauvreté, le manque d’emplois, d’infrastructures et l’absence de perspectives pour les jeunes, tous ces maux contre lesquels les peuples se sont levés, soient encore aussi prégnants qu’en 1990. Et pourtant l’élite politique dirigeante d’aujourd’hui, opposante hier, a fait croire à la jeunesse que la fin des régimes de partis uniques et l’avènement de la démocratie sonneraient le glas de leurs difficultés. On a le sentiment que l’élite politique est dans une vacuité réflexive quant à la nécessité d’inventer un modèle politique et social africain. L’écrivain Ka Mana l’a fait remarquer dans son livre L’Afrique va-t-elle mourir quand il écrivait : « La dimension d’une réflexion fondamentale sur ce que veut vraiment l’Afrique comme modèle de société manque à son projet démocratique.»  

Le modèle politique Talon, au regard de sa rupture avec le passé politique du Bénin, retient l’attention, force l’admiration et apparaît comme une prise de conscience qui annonce l’aube de la renaissance politique. Il a mis en œuvre dans la gestion de l’Etat béninois de nouveaux paradigmes qui ne peuvent que conduire dans la durée au développement. L’oligarchie qui se renouvelait au sommet de l’Etat grâce au pouvoir de l’argent est cassée ; la liberté qui virait à la licence est désormais contrôlée par un Etat démocratique fort.  La discipline, la rigueur et le travail sont le crédo du personnel politique dirigeant. Ce modèle sociopolitique a également mis fin à la chienlit qui prévalait au Bénin sous l’estampille de la démocratie. Désormais, il n’existe plus de citoyen intouchable, la loi s’applique de la même façon à tout le monde.  L’élite politique répond de son acte au même titre que le citoyen ordinaire quand elle se met en marge de normes édictées par l’Etat. 

Le Bénin a besoin d’un Etat démocratique fort, de la rigueur et de la discipline pour rejoindre dans quelques années les pays émergents. Il faut pour cela créer un modèle politique et social qui rompt avec le passé. Certes la démocratie doit demeurer l’orientation et ses fondamentaux doivent être respectés ; toutefois, le Bénin en particulier, et les Etats africains en général n’ont pas besoin d’appliquer le modèle démocratique occidental. Il est de notoriété publique que la démocratie n’est pas la forme d’organisation politique et sociale qui a créé le développement en Europe et aux Etats-Unis. La Chine et les Etats émergents de l’Asie du Sud qui sont aujourd’hui des modèles de développement pratiquent un modèle politique différent. Pourquoi l’Afrique s’obstine-t-elle à se développer avec la démocratie sophistiquée de l’Occident ? Singapour doit son miracle de développement à l’invention de son propre modèle de société qui reflète ses réalités historiques, sociales, culturelles et politiques. Le fondateur de Singapour moderne, Lee Kuan Yew, l’artisan du miracle (premier ministre de 1959 à 1990) a utilisé la rigueur, la discipline et la fermeté pour construire Singapour qui, en 1960 avait un niveau de croissance économique plus bas que celui du Ghana. En Afrique, l’un des pays qui a des résultats tangibles sur le plan du développement est le Rwanda. Son leader Paul Kagamé ne s’est pas laissé mystifier par la démocratie occidentale, il a créé son modèle social fait de rigueur et de discipline pour y arriver. 

Le modèle politique et social de Patrice Talon s’inscrit dans la lignée des systèmes politiques qui ont permis, sous d’autres cieux, aux Etats de jeter les bases du développement. Il est l’apanage des hommes d’Etat qui prennent le temps d’observer leurs pays et changent radicalement les paradigmes de la gouvernance quand ils réussissent à accéder au pouvoir. Il était temps au Bénin de réinventer l’avenir, et ce ne sont pas les réflexions qui appelaient l’élite politique à aller dans cette direction qui manquaient, mais plutôt le courage politique d’assumer ce changement de cap. Alors, pourquoi ne pas soutenir ceux qui se sont donné le courage de créer un nouveau modèle sociopolitique pour le Bénin ?

Par Doglo Alafia

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