Dette intérieure du Bénin:L’économiste Aymar Binassoua remet les pendules à l’heure

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Depuis quelques semaines, le microcosme politique de la sous-région est agité par la question de la dette intérieure. Interrogé par votre rédaction, l’économiste, spécialiste des finances publiques fait taire la polémique. Il démontre que l’économie béninoise ne se porte pas si mal que ça. Lisez plutôt.

Le Matinal : Selon le document de « Stratégie d’endettement de l’Etat » annexé à la loi de finances 2018, « l’encours de la dette publique rapportée au Pib, s’établirait à 54,6 % en 2017 contre 47,6 % en 2016 ». Quelle lecture faites-vous de cette information ?

Aymar Binassoua : Il faut déjà se rassurer qu’à 54 % d’endettement en proportion du PIB, le pays a encore de la marge puisque la norme dans l’Uemoa est que l’encours de la dette intérieure et extérieure rapportée au Pib nominal ne doit pas excéder 70 %. L’objectif de cette limitation est d’éviter que la dette d’un État membre ne devienne insoutenable. Malgré l’existence de cette marge, le Bénin envisage une réduction de l’encours de la dette publique qui passerait à 42,3 % en 2022. A titre de comparaison, le niveau actuel d’endettement public de notre pays est inférieur aux niveaux d’endettement par rapport au Pib de plusieurs pays développés. Alors que l’une des conditions de participation à l’Union Economique et monétaire, selon le traité de Maastricht est que la dette publique pour les pays de l’Union européenne ne doit pas dépasser 60% ou doit se rapprocher de ce seuil. Les chiffres de Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne indiquent que l’Allemagne, championne d’Europe de l’orthodoxie financière affichait un taux de 68 % de niveau d’endettement par rapport au Pib quand la France atteignait fin 2017 un niveau de 97 %.

La hausse de la courbe d’endettement public est la tendance sur notre continent africain depuis quelques années et il est noté un accroissement du recours aux financements non concessionnels. Mais rassurez-vous ! Des indicateurs de niveau d’endettement élevés n’indiquent pas forcément une situation alarmante puisque même avec un niveau d’endettement élevé, la France continue d’avoir la confiance des investisseurs et d’emprunter à des taux bas. Il n’y a rien de mal à élever le taux d’endettement plus haut dans l’hypothèse ou encore l’espérance d’une croissance forte capable d’enrayer à terme un mauvais cycle d’endettement. Il faut pour cela impulser un vrai choc de croissance afin de bénéficier des dividendes futurs et s’assurer des capacités de remboursement.

La situation du Bénin n’est pas donc pas singulière si on vous suit ?

Selon les indicateurs économiques de la Banque mondiale et du Fmi, le niveau moyen des dettes de l’Afrique subsaharienne est passé de 25,2 % du Pib en 2010 à 34,5 % en 2015.Cette hausse sur le continent africain serait due à un effet d’aubaine des dons et allégements de dettes octroyés, à en croire certaines analyses. Alors que le niveau d’endettement atteignait 83,5 % au sein de l’Union européenne en 2016, il progressait de plus de 12 points sur la période quadriennale avec à l’arrivée un taux de 50 % en moyenne en 2016 dans notre espace régional -le chiffre de 54 % d’encours montre que le Bénin s’est écarté de 4 points de cette moyenne en 2016-.Parallèlement, il est enregistré dans l’espace régional ouest africain un accroissement des dépenses liées aux intérêts sur la dette de 17,7 % en 2016.

Selon la commission de l’Uemoa, cette évolution a été notée dans la plupart des États membres avec +74,5 % pour le Bénin, +13,2 % pour le Burkina Faso, +21,1 % pour la Côte d’Ivoire, +22,2 % pour le Mali, +35,7 % pour le Niger et +10,9 % pour le Togo. Comme on peut le constater, le Bénin est pour la période, champion de la sous-région en matière d’accroissement du service de la dette, ce qui constitue une contrainte majeure sur nos finances publiques et un facteur de diminution des capacités d’investissement. C’est ainsi qu’un peu plus de 64 milliards de charges financières de la dette ont pesé sur le budget en 2016 soit plus de 17% des ressources fiscales internes contre un peu plus de 44 milliards en 2015 à en croire les chiffres publiés en octobre 2017 par la chambre des comptes de la cour suprême dans le rapport d’exécution de la Loi de finances pour l’exercice budgétaire 2016.

À quoi doit-on alors s’attendre ?

En matière d’endettement, la prudence est de mise. La dette doit être soutenable pour ne pas constituer un frein aux futurs efforts d’investissements. Les investisseurs sont particulièrement attentifs aux indicateurs macroéconomiques et un déficit public important associé à un endettement en hausse peut rendre les pays vulnérables. Au demeurant, la recherche de mesures visant à atténuer l’accumulation d’une dette non concessionnelle non viable doit être une quête constante. Le spécialiste des questions fiscales que je suis est convaincu qu’au regard de toutes les contraintes liées à l’endettement, la mobilisation accrue de recettes fiscales s’impose comme le moyen pérenne de réaliser durablement les dépenses de qualité.

Car dans la situation actuelle de nos finances publiques, l’exécution des opérations financières est caractérisée par une aggravation du déficit – donc un recours à l’endettement – en raison d’un accroissement plus rapide des dépenses comparé à celui des recettes. Malgré les progrès indéniables en lien avec les efforts de modernisation des administrations fiscale et douanière ainsi que l’informatisation des procédures, le niveau de pression fiscale, c’est-à-dire le total des contributions recouvrées exprimées en proportion du produit intérieur brut (Pib) n’atteint pas encore la norme communautaire de l’Uemoa. En effet, ce taux serait estimé à 13,5 % en 2017 et il est attendu un niveau de pression fiscale de 16 % en 2022, ce qui est bien en deçà du ratio communautaire de 20 %. Notre voisin togolais est le meilleur élève de l’espace Uemoa en la matière avec un taux de pression fiscale de 22 % en 2017 et de bonnes perspectives sur les années à venir en la matière. Il y a donc pour le Bénin un défi lié à la fiscalisation du potentiel fiscal non appréhendé afin d’offrir un espace budgétaire susceptible de ramener le déficit de 6,3 % en 2017 à 2,4 % en 2022, comme prévu. Bien évidemment, l’accélération des réformes fiscales et douanières s’impose pour la mobilisation satisfaisante de la part interne des financements nécessaires à la concrétisation de l’ambitieux programme d’action du gouvernement.



Pendant que le niveau d’endettement s’accroît, les autorités envisagent un refinancement de la dette. Expliquez-nous de quoi cela retourne ?

L’enjeu aujourd’hui doit être à la maîtrise du rythme de l’endettement et surtout au maintien de la confiance des marchés dont nul ne peut se passer. L’analyse du document de « Stratégie d’endettement de l’Etat » laisse apparaître une concentration des échéances de la dette intérieure sur les 4 prochaines années en raison du pic de maturité. Cette tendance à la hausse en termes de remboursement est due à la forte proportion de la dette intérieure arrivant à échéance durant ces années. Il faut alors faire face à cette aporie propre à la gouvernance financière publique. Evidemment, aucun Etat responsable n’a intérêt à mettre en péril sa réputation auprès des marchés financiers en faisant défaut. En conséquence, l’éventualité d’un refinancement, risque plus accentué en 2018, déjà prévisible se révèle à présent. Le refinancement en l’espèce a pour objet de rallonger la maturité des titres publics en réduisant le recours aux bons du trésor à court terme, au profit des obligations du trésor à long terme.

Dans l’hypothèse que le rachat de la dette pourrait avoir pour effet de renflouer les entreprises qui la détiennent et in fine, permettre d’améliorer leur trésorerie, le refinancement peut en effet donner un coup de fouet à la demande intérieure dans le contexte actuel où les agents économiques se plaignent de la morosité. Il est vrai que les courants de pensée altermondialistes ont toujours pointé le risque auquel s’exposent les Etats en mettant en cause un régime juridique basé sur la Loi de l’Etat des investisseurs et qui leur serait largement favorable au détriment des intérêts des Etats demandeurs de capitaux. Mais le recours à des taux d’intérêt fixes contrebalance ce risque et permet de contenir les incertitudes associées à un éventuel rebond brutal des taux d’intérêt du marché.

On peut légitimement déduire que la stratégie de recourir au refinancement s’inscrit non pas dans une logique de panique mais dans le cadre d’une situation anticipée. Et pour ceux qui craignent l’affaiblissement de la souveraineté financière de l’Etat, je voudrais rappeler que selon un rapport du trésor américain publié le 15 août 2017, la Chine était à cette date le premier détenteur étranger de la dette des Etats-Unis avec plus de 1 146 milliards de dollars de bons du Trésor américain soit 20% de la dette détenue par les Etats étrangers. La principale puissance économique et militaire du monde est-elle moins souveraine ?

Mais, à vous suivre, il n’y a pas de garantie 100 % au succès de cette stratégie de refinancement. N’est-ce pas ?

La bonne issue de tout cela dépendra de la stratégie de croissance et de la capacité du gouvernement à la piloter. Il est nécessaire que l’endettement permette de financer les actions qui libéreront la croissance et que corrélativement le sentier de la croissance vienne soulager le pays de la dette. Il est souhaité une vraie croissance soutenue par les petites et moyennes entreprises, les Pme et un tissu industriel et productif embryonnaire-à travers les Pmi-mais robuste. Mais seule une politique audacieuse et coordonnée dans l’ensemble de la zone Uemoa pourra en garantir l’effectivité. Il faut également améliorer les capacités de mobilisation des ressources fiscales et non fiscales afin de garantir une marge budgétaire suffisante.



Sentez-vous ça quand vous parcourez les orientations économiques et budgétaires du pays ?

Un regard rapide sur le programme pluriannuel de la période 2018-2020 qui s’inscrit dans le cadre du Programme d’actions du gouvernement (Pag) et dénommé le Bénin révélé pour être plus précis, permet de prendre connaissance des options d’investissement du gouvernement qui traduisent son soutien à l’économie et sa volonté de préparation de la compétitivité.Les chantiers prioritaires retenus par ce dernier concernent le tourisme et la culture, l’agriculture, le cadre de vie, les infrastructures et transports, le numérique, le capital humain et l’eau et l’énergie. Si l’action gouvernementale est en conformité avec la trajectoire tracée et bien traduite dans l’exécution budgétaire, j’aurai des raisons de croire que la situation est encore sous contrôle. La poursuite des réformes au niveau des administrations fiscales et douanières devrait de son côté avoir pour conséquence la bonne tenue des recettes budgétaires.

Il est également nécessaire qu’une attention particulière soit portée aux recommandations des différents partenaires techniques et financiers qui préconisent une maîtrise des dépenses courantes. Le retour à la norme de 35% préconisée par l’Uemoa en ce qui concerne le ratio « masse salariale rapportée aux recettes fiscales » doit être un objectif partagé par tous si l’on veut relâcher la pression des charges salariales sur les ressources fiscales au profit de dépenses d’investissement et sociales prioritaires. Enfin, il est essentiel que les fonds empruntés soient affectés aux investissements productifs projetés et que les projets soient réalisés dans le délai.

Ce qui est recherché aussi c’est la contrepartie physique et concrète du passif ainsi accumulé.C’est pourquoi dans le débat de l’endettement public, à défaut de s’en désintéresser, le réflexe des citoyens sera toujours de mettre en balance le volume des fonds empruntés et les investissements dans les infrastructures ou dans d’autres secteurs vitaux pour se convaincre de la pertinence des choix des gouvernements. Le citoyen béninois sera certainement intéressé par le débat s’il est convaincu de la pertinence des choix opérés. Il sera encore plus convaincu lorsque les investissements annoncés pour justifier l’endettement engendreront la transformation structurelle annoncée de l’économie et l’amélioration des conditions de vie des populations, deux des trois piliers du Pag qui promet et promeut la relance durable du développement économique et social du Bénin.

Propos recueillis par Abdourhaman Touré

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