Le vote, mercredi 20 octobre 2021, de la loi n°2003-04 du 03 mars 2003 sur la santé sexuelle et de la reproduction au Bénin est au cœur des commentaires au sein de l’opinion publique. Si certains saluent une loi courageuse qui va sensiblement réduire le taux de mortalité maternelle lié aux avortements clandestins, d’autres y voient une négation du caractère sacré de la vie humaine et une consécration du droit à l’avortement. Lire les différentes réactions consécutives à cette loi, qui défraie la chronique.

Véronique Tognifodé, ministre des Affaires sociales et de microfinance

 « La loi vient régler le problème de clandestinité »

« C’est le problème de la clandestinité que la loi vient corriger. Elle ne vient pas encourager l’avortement ni inciter à l’avortement. Ce que cette loi empêchera de voir, ce sont nos femmes et filles agonisantes dans les hôpitaux, agonisantes de douleurs dans des bains de sang incontrôlables et dans des états avancés d’infections de toutes sortes. Elle nous empêchera de voir des femmes qui survivent à peine plus tard parce qu’elles sont incapables de concevoir. Dans notre culture, une femme qui ne conçoit pas survit à peine dans son foyer. Cela fait partie également de nos drames quotidiens. C’est pour sauver celles-là qui ont fait un choix aussi dramatique qu’il soit, que nous voulons un avortement sécurisé dans des conditions optimales pouvant éviter des complications dramatiques. Cette loi modificative est la porte ouverte pour une deuxième chance afin de survivre. Il s’agit de protéger la vie de la mère avant tout au-delà de nos considérations personnelles, qu’elles soient sociales, religieuses ou philosophiques. L’Ivg est un acte médical et ne représente en aucun cas une méthode contraceptive mais plutôt destinée à sauver la vie de nos femmes et de nos filles des avortements clandestins pourvoyeuses de toutes les complications dramatiques».       

Propos recueillis par Agoli-Agbo Matial

(Br Ouémé-Plateau)

 Toboula

Franck Kinninvo, expert en décentralisation

« Un mode de vie qui exclut la légalisation de l’avortement ! »

« Pourquoi l’Homme cherche-t-il à se substituer à Dieu ? Le projet de loi sur la légalisation de certaines formes d’avortement est une manière officielle de conférer le droit de tuer. Les hommes vivent sur la terre depuis des millénaires. Avant le siècle des lumières avec ses progrès technologiques, les hommes et les femmes ont toujours su apporter des solutions diverses et variées aux maux qui naissent de l’abus de la sexualité et du péril qui peut entourer le processus de procréation. Pourquoi, à partir du XXe siècle, l’homme sent le besoin de légiférer sur des matières qui relèvent de Dieu ? Nous avons déjà le contrôle des naissances par les nombreuses méthodes de planification familiale qui existent. Nous avons aujourd’hui des progrès vertigineux dans le domaine de la médecine et de la science en général. Pourquoi franchir le Rubicon ? Tu ne tueras point nous enseigne la Parole de Dieu. Alors la question est de savoir si le fœtus est un être humain ou pas. C’est évident qu’il l’est. Bien plus, il est connu de Dieu. Dans le Livre de Jérémie chapitre 1 à partir du verset 5, l’Eternel Dieu s’adresse à Jérémie en ces termes : « Avant que je t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t’avais consacré, je t’avais établi prophète des nations ». Non seulement l’embryon est un être humain, mais il est connu de Dieu, qui a un plan pour sa vie, et l’homme n’a pas le droit d’interrompre ce cycle de vie.

Tout est une question de conviction et de foi. Les problèmes de nous autres hommes ont commencé et se sont aggravés lorsque nous nous sommes éloignés de Dieu. C’est le moment de revenir à Dieu. Si nous sommes d’accord avec l’Insae, 50% au moins des Béninois sont chrétiens et 27% des musulmans. On ne peut pas être chrétien et cautionner la liquidation des enfants simplement parce qu’ils sont encore dans le ventre de leur mère. Il n’existe pas de chrétiens émancipés, qui pensent que la Bible est un ensemble de dogmes. La foi chrétienne est une vie de relation avec le Créateur par le Saint Esprit à partir de l’œuvre de son Fils sur la Croix.

Après la légalisation de l’avortement, on nous demandera de faire un pas de plus pour nous rapprocher des occidentaux, une civilisation contrastée, capable des prouesses technologiques les plus inimaginables et, en même temps de déchéances morale et sociétale.

Que Dieu nous aide à connaître son cœur, sa pensée et ses désirs pour l’humanité et à toujours les faire prévaloir sur notre quête effrénée de liberté ».

Propos recueillis par Abdourhamane Touré    

Christian Agbozo, directeur exécutif de l’Abpf

« Nos députés ont vu juste en ouvrant les conditions pour l’Ivg »

L’Agence béninoise de promotion de la famille (Abpf) a joué un rôle primordial dans le plaidoyer pour le vote de la loi complétant et modifiant la loi sur la santé sexuelle et la reproduction. Dans une interview accordée au groupe de presse « Le Matinal », le directeur exécutif, Christian Agbozo livre ses impressions après l’adoption de la loi. A l’en croire, les députés on vu juste en ouvrant les conditions pour Interruption volontaire des grossesses (Ivg) au Bénin.   

Le Matinal : Quelles sont vos impressions après le vote de la loi modificative et complétive sur la santé sexuelle et reproductive au Bénin ?

Christian Agbozo : Je voudrais d’abord remercier le gouvernement pour avoir introduit ce projet de loi. Je rappelle que c’est un projet de loi modifiant et complétant la loi n°2003-04 du 3 mars 2003 relative à la santé sexuelle et à la reproduction. Je vais aussi féliciter les députés qui ont voté cette loi. C’est la preuve qu’ils sont soucieux de l’état de santé de la population parce qu’il faut simplement rappeler que les avortements constituent une cause de décès maternel au Bénin. Nous nous réjouissons de ce que cette loi ait été votée.

En donnant ce pouvoir aux femmes de recourir à l’avortement, n’est-ce pas la boîte de pandore qui vient ainsi d’être ouverte laissant place à toutes formes de dérives ?

La loi 2003-04 autorisait déjà l’avortement au Bénin ou l’Interruption volontaire des grossesses (Ivg). Seulement que cette loi était très restrictive sur les conditions dans lesquelles l’Ivg ou l’avortement devrait être opéré. La nouvelle loi ouvre un peu et tient compte de cette frange de la population qui est souvent laissée pour compte, qui sont pratiquement 4 sur 5 qui n’étaient pas concernées par l’ancienne loi. Nous, on ne le voit pas comme une boîte de pandore parce que en réalité, après le vote de la loi, un ou des décrets d’application doit/doivent sortir pour encadrer les conditions réelles dans lesquelles ces opérations vont être faites. En réalité, les conditions sont claires. Avant que la femme n’ait accès au service de l’avortement ou de l’Ivg, elle doit forcément recourir à un agent de santé ou à un assistant social qui va s’entretenir avec elle pour la sensibiliser avant que l’Ivg ne soit la solution. Les femmes doivent se réjouir de ce que le gouvernement leur donne aujourd’hui plus de pouvoir parce qu’on parle de l’équité et de l’égalité des sexes. Nous sommes conscients que nos femmes sont plus responsables et qu’elles ne prendront pas seules, cette décision.

Ne sont-elles pas responsables de leur corps ?

Bien sûr ! Elles sont responsables de leur corps et d’elles-mêmes. Mais quand il sera question de prendre cette décision relative à leur vie, elles vont en décider en toute responsabilité. Par le vote de cette loi, le gouvernement vient encore donner plus de pouvoir à la femme, montrer que la femme doit être au cœur de tout ce que nous faisons et doit se sentir responsable des actes qu’elle pose et des décisions qu’elle prend.

Le texte de 2003 stipule déjà que des décrets d’application seraient pris en Conseil des ministres pour encadrer et préciser les conditions d’Ivg. Pourquoi ne pas simplement s’arrêter à la loi de 2003 et agir sur les décrets ?     

La loi de 2003 date de 18 ans d’exercice et ne répond plu au standard aujourd’hui. Parler de décret d’application, c’est tout comme si on retournait en arrière de 10 ans. Le mieux, c’est d’actualiser cette loi-là en tenant compte des normes et standards que nous avons et d’ouvrir les conditions pour que nous puissions limiter les décès maternels liés aux avortements clandestins. Il est important de savoir que les clauses de la loi 2003 sont caduques et qu’il faille compléter cette loi avant de prendre de décret d’application.

Donc, l’acte des députés était vraiment opportun ?

Pour nous, c’est vraiment opportun et nous remercions les députés pour avoir pris à cœur ce problème de santé maternelle parce que pour exemple, quand on laisse une femme aller faire l’avortement dans la clandestinité, elle perd non seulement l’enfant, mais également la vie. Cela veut dire qu’elle perd deux personnes à la fois. Nos députés ont vu juste en ouvrant les conditions pour l’avortement ou l’Ivg. Cela permet de sauver au moins 200 femmes au Bénin par an.

Propos recueillis par Angèle Toboula

Cornélia Glèlè, journaliste-blogueuse

 «Au Bénin, les filles avortent en cachette… créer un cadre où elles pourront le faire en toute sécurité, c’est les sauver…»

«J’ai tellement de choses à dire. Mais d’abord un grand merci aux députés. Dans un pays comme le Benin avec une forte dominance religieuse ou traditionnelle c’est juste une belle étape de franchise.

Pour ceux qui sont réticents, c’est votre droit et je ne suis personne pour vous demander de changer votre avis. Mais la vie c’est une évolution, l’église catholique s’est opposée au préservatif mais à compris son importance des années après donc ça viendra.

Si vous n’êtes pas au courant aucune fille ne fait un avortement de gaité de cœur. Chaque femme a une raison, un viol, un homme qui lui sort « je ne suis pas le père, débrouille toi », ses finances qui ne lui permettent pas de subvenir aux besoins d’un enfant etc. « Qu’elle ferme ses cuisses me diriez vous? » mais les gars, une grossesse c’est un acte à 2 et s’assume à 2, dès qu’une partie rejette la grossesse ça devient compliqué dès le début.

Pourquoi légaliser l’avortement est une belle avancée pour le Bénin? Au Bénin les filles avortent, beaucoup beaucoup et beaucoup, si vous n’êtes pas au courant c’est que vous ne vivez pas au Benin, si vous êtes au courant et êtes dans le déni; je ne peux rien pour vous et si vous êtes au courant et pensez que l’enfer les attendent et benh saint machin, priez pour nous pauvres pécheurs vous qui êtes sans faute. Bref les filles avortent et avortent dans de mauvaises conditions, avortent en cachette et les conséquences sont souvent: mort, stérilité etc… Donc, créer un cadre où elles pourront le faire en toute sécurité c’est sauver les filles, les femmes. Et on n’est pas à la télé où les filles sont des serials killers en se disant: on va faire un génocide de bébé.

On est en 2021 et même moi qui suis jeune, quand j’écoute les 12,13ans parler, j’ai l’impression d’avoir 75ans et demi. La génération d’aujourd’hui grandit vite et a besoin d’être suivie. Le bâton qui a marché avec nous (parce qu’on avait pas Facebook et tiktok) ne marche pas avec eux.

Prenons conscience tôt et éduquons-les convenablement en discutant afin d’assurer une bonne ressource humaine à notre pays.

Merci à toutes les associations, Ong qui ont milité pour qu’on atteigne cela.

Pour finir, merci encore aux députés. J’ai dansé toute la nuit d’hier, j’ai failli intégrer votre fan club en oubliant même que le jour de votre élection on nous a coupé internet.  Mais, bon l’enrôlement sera complet quand vous aurez voté mon code pour le cinéma ».

Propos recueillis par Félicien Fagnon

L’appel de l’église catholique rejeté

La voix de l’Eglise catholique du Bénin au sujet de la légalisation de l’interruption volontaire des grossesses n’a pas été entendue. L’adresse de la Conférence épiscopale en date du mardi 19 octobre 2021 sous les auspices de Mgr Agbanou est restée lettre morte auprès des députés.

En effet, dans un communiqué rendu public, la Conférence épiscopale du Bénin (Ceb) a affirmé que la loi n°2003-04 du 03 mars 2003 relative à la santé sexuelle et à la reproduction n’est rien d’autre qu’une légalisation pure et simple de l’avortement. Pour les Evêques du Bénin, c’est simplement une démarche grave qui ne profiterait pas aux populations, car, elle participerait au non-respect du caractère sacré et inviolable des vies innocentes.

 Ils ont insisté  sur le fait que « l’avortement est un acte inhumain qui détruit la vie du fœtus mais aussi celle de la mère à plusieurs égards ». Il devait y avoir, d’après la Ceb, « des alternatives sûres et fiables pour remédier aux maux que l’on entend solutionner par la légalisation de l’avortement ». Mgr Victor Agbanou et ses collègues ont invité les députés à ne pas voter cette loi.

Mais, au Parlement, les débats ont été menés et les députés ont écouté et analysé les arguments du gouvernement représenté par les ministres Benjamin Hounkpatin de la Santé et Véronique Tognifodé des Affaires sociales. Ces derniers ont convaincu les députés de la nécessité de voter cette loi qui, contrairement à ce qui se dit au sein de l’opinion publique, contribuera à protéger davantage les filles et les femmes béninoises. 

F. F

Didier Hounkpèvi, président de la paroisse Christ roi de Godomey-Togoudo : « C’est une loi sur laquelle les gens ont muri leurs réflexions »

«  Je crois que la loi qui a été votée sur l’avortement, est une loi sur laquelle les gens ont muri  leurs réflexions. Mais sur le plan spirituel, l’avortement est interdit car la Bible qui est notre repère a dit : « Tu ne tueras point » et cela a été écrit dans le livre d’Exode dans son chapitre 20, verset 13. La même Bible nous retrace que nous ne devons même pas rencontrer une femme et lui porter des coups et elle va avorter spontanément. Donc, si nous le faisons, nous aurions alors commis un crime et des amendes seront payées en conséquence. En fait, je crois qu’une telle loi n’est pas la bienvenue sur le plan spirituel parce que les dérives spirituelles vont arriver de partout. Désormais, on va enceinter une jeune fille et refuser d’assumer la grossesse. Dans ce cas, la fille serait obligée d’aller se faire avorter. Ou alors c’est l’homme qui n’est pas encore en mesure d’assurer les charges qui découlent d’une grossesse. Il va donc proposer à la jeune fille d’aller avorter. Si tel est le cas, pourquoi ne pas s’abstenir ? Pour éviter les œuvres de la chaire que sont la débauche, la prostitution ».

Dr Karen Ganyé, sociologue : « C’est une continuité de la loi sur la reconnaissance de la paternité »

« La question de l’avortement est une question éminemment sociale. Et parce que c’est sociale cela englobe plusieurs dimensions. Il y a la dimension morale éthique, médicale, religieuse à ne pas confondre avec la morale, car elle vient se greffer sur la morale, il y a la dimension juridique pénale. La conclusion déjà est que ceux qui sont en charge de ce débat et qui l’évoquent disposent des éléments dont monsieur tout le monde, vous et moi n’en disposons pas. Nous sommes des observateurs et ne pouvons que parler. Donc que chacun qui parle fasse parler tout ce qui est lui, car c’est une question qu’il faut aborder dans sa globalité. N’oublions pas que le Bénin est un pays à l’intérieur d’un concert de nations, et des pays sont passés par là et il faut aller questionner l’histoire, se poser la question de savoir dans ces pays ce que cela a donné malgré les débats. Lorsque nous sommes dans la dimension vie purement morale, purement éthique la vie est sacrée et rien de ce qui peut toucher la vie ne peut avoir notre assentiment, de ce point de vue l’avortement, le meutre, l’assassinat ne réside pas dans nos valeurs. Mais lorsque nous parlons de la morale ce n’est pas quelque chose de figée, mais évolutif. Du point de vue sociologique, je demande le discernement pour ne pas laisser primer une partie sur l’autre. Et cela nous amène à poser des questions existentielles. Si médicalement nous savons qu’un fœtus en préparation ne va pas à son terme ou s’il y va, il sera un problème pour la société, faut-il prendre la décision courageuse de maintenir le fœtus ou dire que Dieu agira ? Lorsqu’un problème social se pose, il ne faut pas dire oui ou non d’un coup de tête…quand je dis problème social, c’est une grossesse issue de viol, inceste, sans père, lorsque la maman n’a rien pour amener l’enfant à la vie alors même que la société n’a pas mis en place des institutions qui vont prendre en charge cet enfant, faut-il le laisser venir ? Sur un autre plan moral, certaines religions qui s’appuient sur l’éthique, la morale pour parler de la sacralisation de la vie, c’est encore eux qui disent qu’on ne peut pas se préserver, ni les méthodes de planification, s’ils faisaient l’inverse ok. Mais voilà ils refusent, à quel moment cette prise en charge est faite. Si on se tait et on dit « tomorrow to be go » dans un monde hyper individualiste et plus cher, pendant que les enfants cherchent à savoir pourquoi on les a amenés au monde. Donc il faut voir ce qui se fait déjà. Arrêtons les décisions hypocrites. La masse critique des gens qui s’adonnent à ses clandestinités d’avortement et que mieux pour ça il faut organiser cela, j’opte pour l’organisation pour réduire les risques plutôt que de se voiler qu’on est dans une société morale et éthique en augmentant les risques. L’analyse peut se faire aussi dans le bloc de loi, le bloc constitutionnel  comme une suite normale sur la loi portant obligation de paternité ».

Sa Majesté Nikoué Kpatakpatakou 2 roi des Guin au Bénin :

« Je suis content pour les femmes »

« Je dois vous dire déjà que je suis pour et je suis très enchanté. Je suis content pour les femmes parce qu’il y a trop de femmes qui s’adonnent à cette pratique de façon occultes et cachée. Ce qui se passe dans ces cas-là, c’est qu’elles arrivent à perdre leur vie. Il y a beaucoup de perte dans ce domaine-là. Le fait de légaliser, veut dire que les hôpitaux et les cliniques agréées pourront pratiquer l’avortement en toute sécurité. Donc, il y va de  la vie de nos femmes et de nos mamans. Je salue le courage des députés et du gouvernement pour avoir pris  une telle décision courageuse. J’encourage, car désormais lorsqu’une femme sera confrontée à ce genre de situation, elle sera référée dans un hôpital agréé ou dans une clinique pour y recevoir des soins adaptés et de qualité ». 

Propos recueillis par Angèle Toboula

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