L’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou, salue le caractère « historique » de la double émission d’eurobonds réalisée par son pays début janvier. Le Franco-Béninois, cofondateur et associé de l’ex-patron de la Banque africaine de développement Donald Kaberuka au sein de la banque d’investissements Southbridge salue en particulier le caractère « sans précédent » de la dette obligataire de son pays. Pour l’économiste, cette levée de fonds sur les marchés internationaux, tout comme celle réalisée dans la foulée par la Banque ouest-africaine de développement (Boad), marque un changement radical dans le rapport des investisseurs au continent.

Jeune Afrique : Le Bénin vient d’émettre des Eurobonds pour 1 milliard d’euros. Est-ce un signe que les marchés internationaux font confiance au pays ?

 

Lionel Zinsou : C’est effectivement très frappant. C’est la première émission de ce type de l’année, qui a été en outre été suivie d’une émission de la Banque ouest-africaine de développement (Boad), également spectaculaire [la cotation officielle de cet emprunt, de 750 millions sur douze ans, à 2,75 % d’intérêts, est prévue le 22 janvier 2021]. Ces deux émissions font l’histoire. On ne le dit pas assez, mais il s’agit d’un basculement.

D’abord, parce que le prix de la dette est de plus en plus bas. Deuxièmement, parce que la maturité est longue : les trente ans du Bénin et les douze ans de la Boad, c’est du jamais-vu dans cette zone du monde. Troisièmement, ces émissions ont été sursouscrites, avec des investisseurs venus du monde entier, et notamment d’Asie, particulièrement pour l’eurobond de la Boad. Cet intérêt de l’Asie aussi, c’est complètement nouveau.

Enfin, quatrièmement – et même s’il y a incontestablement beaucoup de liquidités internationales, et pas beaucoup d’offres –, ces émissions réussies montrent que les investisseurs révisent leurs positions sur l’Afrique, sur la perception du risque.

J’ai toujours répété que les risques africains étaient largement surestimés. Là, c’est la première fois que les marchés internationaux commencent effectivement à admettre qu’il y avait des primes de risques excessives. Cette éducation du marché, l’arrivée de nouveaux investisseurs, dans cette nouvelle géographie, indiquent à mon sens une tendance nouvelle et profonde.

Sur le papier, les taux peuvent pourtant sembler importants, notamment pour la double émission menée par le Bénin…

Ce qui est important, c’est la tendance, forte, de réduction de la prime de risque. A 4,8 % pour le Bénin à dix ans, on est, par rapport à l’eurobond de 2019, qui est tout de même très récent, un point plus bas, alors qu’on a allongé de trois ans la maturité.

Normalement, les taux montent avec la durée. Là, ils baissent, et permettent notamment de rembourser l’émission de 2019, et donc, rétrospectivement, d’en abaisser le taux… C’est d’ailleurs une chose que l’on avait observé en fin d’année 2020 avec la Côte d’Ivoire.

Même chose sur la tranche à trente ans. D’abord, personne n’aurait parié que le Bénin pourrait proposer une telle maturité. Nous sommes donc face à un vote de confiance, un plébiscite des capitaux. Alors, c’est vrai, il y a une prime pour les investisseurs qui s’engagent pour trente ans. Mais sur trente ans, on peut amortir des investissements d’infrastructure qui ont des rendements à deux chiffres.

Enfin, et c’est le plus important, le niveau de taux du Bénin à dix ans (4,8 %) – et encore plus celui de la Boad (2,75 % !), sont à mettre en rapport avec le taux de croissance du Pib en valeur (inflation comprise) qui est projeté entre 7 et 9 % dans cette zone : quand vous avez une croissance supérieure à votre taux d’endettement, il se fait un basculement : vous êtes alors dans une situation où vous gagnez plus en richesses créées que ce que vous payez en service de la dette.

Cela signifie que la dette est soutenable, que l’on entre dans un cercle vertueux. Sur ce front, l’Uemoa est pionnière, et elle rejoint ainsi certains pays, comme le Maroc, pour lesquels le service de la dette est tout à fait soutenable.

Ces émissions, cette dette supplémentaire, interviennent cependant alors que la croissance se rétracte, du fait de la pandémie de Covid-19 principalement…

Les marchés croient aux prévisions du Fmi, qui dit que l’Afrique va rebondir, dès 2021, et que l’Uemoa va rebondir un peu mieux encore, parce qu’elle a la chance de ne pas avoir de ressources naturelles minérales dépréciées, et, enfin, qu’à l’intérieur de l’Uemoa, le Bénin va probablement connaître un des plus forts rebonds.

 

Pour le cas du Bénin, faut-il mettre cette réussite de l’opération d’émission d’eurobonds au crédit du ministre de l’Economie et des finances, Romuald Wadagni ?

 

Il est vrai que le Bénin a un bon ministre des Finances, et vous ne m’entendrez pas le dénigrer. Mais ce qui compte, c’est la signature du pays. Ce sont les 12 millions de Béninois…

 

Sur la situation économique du Bénin, justement. La croissance (2 %) y est supérieure à celle de la sous-région. Mais elle est essentiellement soutenue par le coton et les investissements dans les infrastructures. Ce modèle est-il soutenable ?

 

D’abord, il faut insister sur le fait que le coton n’est pas le seul à tirer la croissance. C’est l’agriculture dans son ensemble : l’anacarde, les cultures vivrières…

Ces dernières, en particulier le maïs et le manioc, sont d’ailleurs peut-être les plus importantes, d’une certaine manière, pour le pouvoir d’achat des populations. Dans l’Uemoa, l’agriculture, c’est entre 25 et 30 % du Pib. C’est le premier client et le premier fournisseur de tous les autres secteurs. C’est un modèle agrarien qui est soutenable, parce qu’il irrigue aussi bien les services que l’industrie.

Quant aux investissements publics, pour reprendre la formule de Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne : « Il n’y a de bonne dette publique que s’il y a des investissements publics rentables. » C’est le cas au Bénin, comme au Sénégal ou en Côte d’Ivoire : il n’y a pas d’éléphants blancs. Les investissements, ce sont des centrales, des ports, des routes… Des équipements qui ont des effets sur l’ensemble de l’économie. C’est un grand changement par rapport à l’Afrique d’il y a quarante ans. Les investissements publics sont disciplinés et rentables.

Sur le plan des investissements public, le Bénin propose un plan de relance qui va représenter 5 à 7 % du Pib. C’est sans précédent. La Côte d’Ivoire va adopter, en février, un plan exceptionnel, qui représentera également une part du Pib très importante, avec des investissements spectaculaires dans l’industrie, l’énergie. Ce n’est certes pas le plan « Biden », mais pour la première fois, on est à la bonne mesure pour assurer le rebond de l’économie.

 

N’y a-t-il pas un risque de voir se créer une nouvelle bulle de la dette ?

 

La doctrine générale de l’austérité, c’est du passé. Je ne crois pas du tout à un risque de bulle de la dette. C’est vrai, il y a eu des mises en garde de la Banque mondiale, il y a un an, vis-à-vis de la Banque africaine de développement (Bad). Cela a fait polémique, les gouvernements ont réagi vivement à ces attaques…

C’est vrai, sur les 55 pays de l’Union africaine, il y a une différenciation à faire. Quelques-uns subissent des chocs exogènes, par exemple en raison de la baisse du prix du cuivre ou du pétrole. Mais il ne faudrait pas que l’arbre cache la forêt. Et justement, les investisseurs commencent à éduquer leur regard, à différencier les pays, et ils suivent ceux qui ont des plans de relance très ambitieux. L’accueil que les marchés financiers ont donné à nos eurobonds le confirme.

Mais il y a un autre problème, sur lequel des solutions sont en train d’être trouvées : c’est la capacité à soutenir les entreprises et les ménages par l’expansion de la microfinance, par des garanties apportées aux PME, et, je l’espère, désormais, par des prêts participatifs de long terme. L’Afrique n’est pas surendettée, elle est sous-financée.

 

Entendez-vous par là que les fonds empruntés par les États n’irriguent pas suffisamment l’économie réelle ?

 

Si les Etats sont obligés de recourir à la dette publique, c’est parce que les entreprises et les ménages ne parviennent pas à obtenir les crédits qui leur seraient nécessaires. On fait de grands progrès sur le front de la dette publique, mais ce chantier de l’accès des entreprises – notamment des Pme – et des ménages à ces financements est fondamental.

 

Cette confiance nouvelle des investisseurs change-t-elle les termes de l’âpre débat qui s’est joué en 2020 sur la pertinence d’un moratoire sur les dettes africaines ? 

 

Il était très important de proposer un moratoire, parce que cela a donné de l’espace budgétaire sur les dettes bilatérales – qui ne constituent pas la part principale de la dette – mais cela a permis de l’espace budgétaire aux pays qui en avaient besoin. Ce qui a été décidé, au sein du Club de Paris, c’est que les États pouvaient recourir à ce moratoire ou pas. L’important, c’est que les États étaient libres d’utiliser ou pas cette facilité.

Le principe d’un moratoire différencié, en faveur duquel plaidait d’ailleurs le ministre béninois des Finances dans vos colonnes, a fait consensus : si une majorité des pays y ont eu recours, tous ne l’ont pas fait.

Maintenant, l’UA travaille, très efficacement, sur deux choses complémentaires : faire en sorte que les pays qui sont très endettés, comme la Zambie, bénéficient d’un traitement particulier, par le rachat des dettes compromises. Mais, et c’est sans doute le plus important, elle travaille aussi à un dossier qui n’était jusqu’ici guère bloqué que par l’administration américaine : la distribution de Droits de tirages spéciaux (Dts) à l’ensemble des pays africains.

Cela donnerait beaucoup d’espaces budgétaires. Ce sera notamment au centre de la conférence qu’Emmanuel Macron prépare sur le financement plus équitable de l’économie africaine. C’est le chantier le plus important, notamment avec la coopération des pays européens, qui ont proposé, à l’initiative d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, de flécher une partie des Dts à la destination de l’Europe vers les pays africains. Si cela aboutit d’ici à avril, cela changera la donne sur la reprise.

 

Beaucoup craignent que les pays africains ne soient pas prêts à la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), dont la mise en œuvre a théoriquement démarré ce 1er janvier. N’aurait-il pas mieux valu approfondir l’intégration au niveau des entités sous régionales avant de lancer l’intégration au niveau du continent ?

 

Même au niveau régional, les frontières sont un peu artificielles… Quand le Maroc dit qu’il est candidat à entrer dans la Cedeao, ce n’est pas absurde. Quand le Tchad le souhaite également non plus, parce qu’il y a des effets de frontières. Pour moi, plus  l’intégration est globale, mieux cela vaut.

En outre dans un contexte de mondialisation, il faut avoir la bonne échelle. L’Afrique, c’est un milliard de consommateurs et de producteurs, 7 000 milliards de dollars de Pib. On est dans une échelle comparable à l’addition de l’économie allemande, française et espagnole. C’est une échelle parfaitement logique compte tenu de la mondialisation, par rapport à la Chine, à l’Inde ou à l’Union européenne.

 

Cela reste cependant un horizon lointain, pour le moment…

 

Oui, mais pour aller vers l’horizon, il faut nécessairement partir de là où l’on se trouve !

 

Source : Jeuneafrique

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