L’océan a fini par reculer. De 150 mètres en moyenne, 180 mètres par endroits. A l’est de Cotonou, capitale économique du Bénin, une longue plage de sable fin s’étire maintenant sur une quinzaine de kilomètres le long de la route qui mène vers le Nigeria.

Près du rivage, des immeubles en construction, quelques hôtels et, à proximité des vagues, des restaurants où l’on vient en famille manger des poissons braisés les pieds dans le sable. « On se sent en sécurité aujourd’hui, assure la gérante du maquis port Abobo. Il y a quelques années, la mer emportait les tables, les chaises et les parasols. »  Dans les quartiers d’Enagnon, Donaten ou Akpakpa-Dodomè, des dizaines de maisons ont été détruites par les assauts de l’océan Atlantique. « Le danger était réel, assure Philippe Zoumenou, coordonnateur des programmes de protection du littoral contre l’érosion côtière au Bénin. Des habitants ont été emportés pendant leur sommeil et sont morts noyés. Lors des grandes marées, les quartiers, entièrement inondés, pouvaient rester isolés du reste de la ville pendant plusieurs jours. » Ce bras de fer entre la terre et la mer a toujours existé. Mais la construction du port de Cotonou en 1964 a joué sur les différentes forces. En modifiant la dynamique naturelle de la côte, la construction du domaine portuaire, considéré aujourd’hui comme le troisième port d’Afrique de l’Ouest, après Lagos et Abidjan, et qui engendre 60 % du PIB béninois, a entraîné une accrétion de sable en amont (à l’ouest du port) et une érosion en aval (à l’est).

Les travaux ont commencé en 2012

A cause aussi de l’urbanisation massive, de l’augmentation du trafic maritime dans le golfe de Guinée et la fréquence des fortes tempêtes saisonnières, cette érosion maritime s’est accélérée jusqu’à atteindre « une vitesse moyenne de dix mètres par an », précise Philippe Zoumenou. En plus d’engloutir des infrastructures et de contribuer à la disparition du territoire béninois, elle a entraîné une dégradation des écosystèmes. « On allait tout droit vers un désastre écologique, déplore William Tchoki, journaliste spécialisé sur l’environnement à la télévision béninoise (Ortb). Le site est une zone de reproduction des tortues marines. » Les premières études pour cerner le phénomène d’érosion à l’est de Cotonou ont été réalisées en 2003 par un bureau canadien. Mais le chantier n’a commencé qu’en 2012 dans le cadre d’une première phase de travaux qui a permis de construire huit épis. Ces ouvrages de protection, qui ont un ancrage sur la plage et peuvent mesurer jusqu’à 300 mètres de long (comme celui de Siafato), freinent les courants et limitent les mouvements de sédiments. De forme trapézoïdale pour « casser » la puissance des vagues, ils sont constitués d’un enrochement de quelque 60 000 tonnes de pierres de différente taille. Ils n’ont pourtant pas suffi à défendre la côte contre l’assaut des vagues.

Un chantier  titanesque

A cause de plusieurs aménagements du port qui se sont achevés en 2011 et de la montée des eaux liée au réchauffement climatique, ces premiers épis se sont révélés insuffisants. « Il est impossible de savoir combien d’immeubles et de maisons ont été emportés par les flots, explique William Tchoki. Dans le quartier des ambassades, les gens vivaient avec la peur au ventre. » Une association de riverains s’est alors mobilisée. « L’Etat béninois avait conscience de l’avancée de la mer, mais il y a eu certaines lenteurs administratives, se souvient Doris Alapini, propriétaire du Biergarten, un restaurant de plage situé à l’embouchure de la lagune de Cotonou. Nous avons rencontré beaucoup d’obstacles pour nous faire entendre, mais nous avons finalement réussi. » Après les grandes marées particulièrement dévastatrices d’avril 2016, le gouvernement de Patrice Talon, tout juste élu à la tête du Bénin, a alors lancé plusieurs actions pour contrer l’érosion. Après des études de modélisation des façades maritimes, un nouveau programme de protection du littoral a commencé, comprenant l’enrochement de la côte et le rechargement en sable des segments sur le littoral situé à l’est de Cotonou. Ce chantier titanesque a vu la pose de près d’un kilomètre d’épis (4,5 millions de mètres cubes) et de 600 mètres de digue immergée.

Projet d’un imposant complexe touristique

« Cette deuxième phase, qui s’est achevée en janvier 2019, a permis d’ériger quatre autres épis, ainsi que trois murs de revêtement pour stabiliser la côte et soutenir le haut de plage, explique Philippe Zoumenou. Près de 150 hectares de plage ont été reconstitués pour un montant total de 53 milliards de francs CFA [près de 81 millions d’euros]. » Une réserve de sable a aussi été constituée pour de futurs projets. La lutte contre l’érosion côtière au Bénin – qui compte 125 kilomètres de façade maritime – s’étend aujourd’hui également vers l’ouest : à Ouidah, un ancien port négrier qui entend miser sur le tourisme mémoriel pour se développer, et Grand-Popo, à quelques encablures de la frontière togolaise. A Cotonou, la construction des quatre derniers épis devrait permettre la création d’un lac marin et d’un imposant complexe touristique pour développer des activités nautiques et balnéaires. « Des ouvrages de qualité ont été réalisés, analyse Doris Alapini. Mais le projet de créer maintenant une corniche est risqué sans une opération de dragage et la construction d’une digue protectrice. Il risque d’anéantir tous les efforts qui ont été entrepris. » Contre cette corniche qui desservirait le nouveau complexe touristique en longeant le rivage, les habitants du quartier Jak se mobilisent. « Il n’y a pas eu assez de concertation avec les riverains pour réunir toutes les données nécessaires », dénonce Doris Alapini, pour qui ce projet ne prend pas en compte la sécurité des habitants.

Le Monde Afrique

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